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Analyse de Nausicaä (3)

     

La fin d’une idéologie ?

La fin du manga est finalement typique des œuvres d’Hayao Miyazaki : sans porter aucun jugement, le mangaka propose une fin ouverte qui ignore le manichéisme : Nausicaä a-t-elle bien agi en détruisant le tombeau ? Nous n’en savons rien. Tout au plus, nous apprenons que le monde « d’après » est un monde plus pacifié, mais sans aucune vision à long terme. Difficile dès lors de savoir si Nausicaä a fait le bon choix ou pas.
Car en refusant de laisser périr le monde tel qu’il existait, en sauvant l’être humain, Nausicaä se proclame comme sauveuse de la nature et comme protectrice de tout être vivant, hybride ou « naturel ». Mais pour cela, elle est prête tout de même à tuer une entité, celle du tombeau. Le paradoxe ne s’arrête pas là. En refusant de condamner l’humanité à court terme, la sauve-t-elle réellement par la suite ? N’a-t-elle pas repoussé simplement l’échéance d’une disparition certaine ? Auquel cas, n’a-t-elle pas mis en péril la nature, sans cesse maltraitée et menacée par l’homme, pour simplement privilégier son monde à elle ? Et si derrière le geste noble et magnifique du tome 7 se cachait finalement une forme d’ethnocentrisme et d’égoïsme de la princesse ? 

Cette œuvre-fleuve, écrite sur près de 14 ans, n’est-elle pas le symbole de l’évolution de Miyazaki : du film Nausicaä, optimiste et porteur d’espoir, on passe au personnage de Porco Rosso, ce vieux cochon misanthrope placé lui aussi au cœur d’un conflit meurtrier. Miyazaki ne dit-il pas lui-même qu’il a cessé de croire au marxisme lors de la création de cette oeuvre : « J’ai arrêté de voir les choses en 'classes' parce que c’est un mensonge de dire qu’on a raison seulement parce qu’on est travailleur manuel ». (Now, after Nausicaä has finished, Yom, juin 1994).
Le choix de Nausicaä indique-t-il un abandon des croyances idéologiques de Miyazaki, un refus de l’idéalisme et une vision plus pragmatique de l’humanité?

Rien n’est simple dans ce choix final, tant chaque interprétation est possible. Choisir l’humanité est-il un choix écologique ? Respecter chaque forme de vie, aussi imparfaite soit-elle, est-il le reflet des croyances animistes propres au shintoïsme ?  Ou bien au contraire Miyazaki choisit-il par le biais de Nausicaä de condamner l’humanité et donc de fait notre monde ?

Pourtant derrière cette vision pessimiste de la destinée humaine se cache une vision finalement nettement moins sombre. Car Nausicaä choisit finalement la vie, dans toute son imperfection dans toute son éphémérité, dans toute sa fragilité. Elle choisit d’accepter ce qui est profondément naturel : la mort, comme formant un tout avec la vie. Elle s’oppose ainsi aux rêves d’éternité des empereurs dorks ou de Vuh, elle refuse cette race parfaite d’êtres humains désirée par le tombeau, parce qu’elle accepte tout simplement sa propre mort et celle de chaque être vivant. Et parce qu’elle accepte aussi la vie, quelle qu’elle soit.

Il est difficile de ne pas faire un lien entre cette fin et celle de Princesse Mononoke, réalisé juste après par Miyazaki. Dans ces deux mondes où l’humanité semble courir à sa perte, avide de pouvoir et prête à détruire la nature pour parvenir à ses fins, deux personnes luttent contre ces forces destructrices. Nausicaä, elle, remporte finalement son pari et son monde, bien que ravagé par la guerre, est préservé. L’homme reprend sa place de maillon dans la chaîne de la vie et ne décidera plus du sort de la Nature.
Mais Ashitaka, lui, ne peut sauver le monde ancien. Dans Princesse Mononoke, le constat semble amer : l’homme ne peut vivre au sein de la Nature et c’est pourquoi Ashitaka et San ne peuvent pas se retrouver. Là où Nausicaä replace l’homme au sein de la nature, Princesse Mononoke le place en maître d’un monde défiguré et changé à jamais.
Nausicaä reflète donc l’évolution de la pensée de son créateur : d’un optimisme idéaliste, l’œuvre devient de plus en plus sombre et complexe. En perdant ses idéaux, Miyazaki porte un regard désabusé et distant sur le sort de notre humanité : qu’adviendra-t-il au monde de Nausicaä ? Nul ne le sait... Cependant, c’est véritablement Princesse Mononoke qui pousse cette réflexion à son paroxysme, en ne proposant aucun retour en arrière possible.

 

Une fois les dernières pages du manga tournées, une fois le dernier tome fermé, le lecteur n’a qu’une envie : retourner partager les aventures de la princesse de la vallée des vents. Il est difficile d’abandonner ces compagnons de voyage, ce monde si riche et complexe, ces terres à la fois lointaines et proches. Quant à Nausicaä il s’agit certainement un des plus beaux personnages de la littérature : elle nous fait simplement grandir. Mais ce qui fait finalement la force de l’œuvre, c’est que loin de proposer un monde manichéiste et une fin à l’optimisme béat, elle nous renvoie à un questionnement profond et intime : qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que la nature ? Quel rôle l’homme peut-il jouer dans ce monde, tant de manière individuelle que collective ? À toutes ces questions, Miyazaki ne propose que quelques subtiles esquisses, à nous de trouver les réponses…

     
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