| Mangas | Kaze no Tani no Naushika |
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Analyse de Nausicaä (3)Le manga introduit également la notion de cycle et, en fin de compte, de dégénérescence dans l'histoire de l'humanité. Ce thème est introduit au moment où Nausicaä se heurte à l'empereur dork Namulith. Dans ce qui est peut-être le retournement le plus significatif de tous, Miyazaki donne au tyran le meilleur discours: "Tu me dégoûtes. Tu n'es qu'une petite morveuse qui veut jouer aux déesses. Brûler cette poche a fait de toi le messie qui aura apporté au monde le monstre du jugement dernier. Il te revient de droit et tous les Hidolas en prime. Emporte-les donc vers ton lieu si pur!! Et pendant que j'y suis, je t'offre ces terres dorks gangrénées ainsi que leurs paysans. Porte tout cela sur tes épaules et voyons si tu peux sauver le monde!!". Dans le même esprit, Kushana est décrite comme incapable d'abandonner son chemin maculé de sang (en dépit de sa rédemption antérieure) faisant au lieu de ça des déclarations shakespeariennes : "Ce lieu deviendra une mer de sang et marquera l'achèvement final de ce cycle de la haine éternelle. Et de ma propre haine...". L'unique salut vient de Yupa qui, pour éviter un nouvel engrenage de violence, se laisse crucifier par une charge de baillonnettes dorks. A ce moment, ses traits se confondent avec ceux d'un prête dork disparu (une illusion parapsychique créée par Chikuku) provoquant ainsi l'émoi chez les assaillants. Ce pessimisme quant au salut de l'humanité est renforcé par les révélations faites à Nausicaä lorsqu'elle est retenue dans le "jardin", un Eden hors du temps. Elle y apprend du gardien que le monde dans lequel elle vit est artificiel. C'est un écosystème condamné à disparaître une fois son but accompli : nettoyer la terre pour accueillir les "véritables" humains. Ceux-ci survivent au travers d'une banque de données génétiques protégée dans les profondeurs de Shuwa. L'extinction des espèces vivantes actuelles est prédestinée: même l'idéal pastoral imaginé par Nausicaä avec l'ômhu est une cruelle tromperie, un monde étranger dans lequel son peuple ne pourra survivre. En dévalorisant les promesses de son monde de Gaea originel, Miyazaki se livre à une remise en question désabusée de ses propres utopies. "N'avez-vous jamais trouvé cela étrange que vous puissiez survivre face aux miasmes en portant un masque sommaire en guise de protection?" demande le gardien du jardin alors que Nausicaä est ébranlée : "Un éco-système avec un but c'est contraire à toutes les lois de la nature". Cet épisode du jardin va encore plus loin en parodiant les utopies traditionnelles des bibliothèques recélant des chefs-d'œuvres ou avec des animaux et des plantes préservées, tous attendant le retour de la "vraie" humanité. "Ce jardin renferme les seules choses créées par l'homme qui valent la peine d'être transmises au prochain monde" dit le gardien. Mais Nausicaä sait que le dieu guerrier aussi a été créé à Shuwa, tout comme le fongus et autres menaces génétiques. Sa réponse est sans concession : "Pourquoi y a-t-il des technologies dans le cimetière qui font planer une ombre de mort? Selon le grand projet, nous devrions marcher actuellment sur la voie de la renaissance. Mais en réalité, la folie n'a jamais cessé, ne répandant que le désespoir et le néant". L'histoire se poursuit au travers d'un dialogue qui s'articule autour de deux discours clé. Le premier est fait par le gardien du Jardin, un hidola sans âge et dépourvu d'émotions: "Il y a deux cents ans au moins, j'ai reçu un visiteur comme toi, un jeune homme qui te ressemblait beaucoup. C'était un scribe et un musicien de talent. Un jour ce garçon est parti du jardin en ma laissant une note... Cette note disait : 'je veux sauver les hommes'. Il est devenu le premier Saint Empereur. Vous, les hommes, vous finissez toujours par emprunter le même chemin. Ce que tu essaies de réaliser a déjà été tenté par les hommes de nombreuses fois auparavant... on ne pense pas commettre des erreurs dans ses actes, alors que personne ne peut s'échapper du cycle où le karma engendre le karma, et où les tourments engendrent les tourments." Nausicaä trouve quand même de l'espoir, mais d'où vient-il? Ses réflextions sont ambiguës : "Les hommes se sont créés de nouveaux corps pour s'adapter à la pollution, mais quelque chose en moi m'appelle irrésistiblement vers le paysage que j'ai vu, le lieu où s'échoue la mer de la décomposition. Je sais que le monde est en train de renaître. Même si nous ne pouvons pas tolérer la pureté, même si nous crachons le sang de nos poumons, nous ferons comme les oiseaux qui traversent les terres et s'en reviennent, nous vivrons et vivrons encore... Même le plus misérable des êtres possède cette force qui le pousse à vivre. Et sur cette planète, le miracle de la vie est la vie elle-même. Peut-on alors penser que les hommes qui ont projeté la reconstruction du monde avaient également prévu les actions du fongus géant et des ôhmus? non, je ne le pense pas. Quelque chose en moi me dit fortement que ce n'est pas la vérité. [Le temple de Shuwa] est le berceau de la reconstruction que ces hommes ont laissé. N'ont-ils jamais réalisé que cette chose elle-même est une insulte suprême à la vie?" Ce discours contient des points assez obscurs, notamment la référence à "nous vivrons et vivrons encore". Nausicaä a-t-elle l'intuition que "son" espèce humaine peut, après tout, survivre à la fin de la corruption? Ou se réfère-t-elle à des sphères plus larges, à la vie dans son ensemble affectée par l'humanité, que cette dernière survit ou non? Miyazaki a fait un commentaire sybillin à ce sujet dans un interview à Comic Box: "Je ne crois pas que c'est si important d'avoir un futur… Je trouve que l'on parle trop du futur. Regarder les enfants; ils vivent entièrement dans l'instant présent. Leur seul futur est de devenir des adultes ennuyeux!". On pourrait dire que Nausicaä pousse encore plus loin ce parti pris: la vie humaine existante est ce qui compte le plus, tandis que les possibles futures générations c'est secondaire. Le manga propose d'autres lectures. A un moment décisif du récit, Nausicaä déclare que "c'est à la planète de décider" si l'espèce humaine doit perdurer. Quand elle est accusée de nihilisme, elle crie: "la compassion et l'amour des ôhmus est née des profondeurs du néant. La vie c'est la lumière qui brille dans les ténèbres". Pour le lecteur occidental, la première phrase suggère un monde qui a produit des créatures avec des qualités et des valeurs sensiblement humaines. Mais pour beaucoup de Japonais, l'homme n'est pas le centre du monde. Ce que Miyazaki a voulu dire, c'est que la nature est infiniment plus créative et imprévisible que ce l'homme ne pourra jamais concevoir. Malgré leur origine artificielle, les ôhmus et le fongus réécrivent leur nature d'une manière que les "vrais" humains n'avaient pu prévoir. Dans une optique semblable, même Kushana, qui se croyait damnée, est finalement capable de se reconstruire. On peut faire une dernière observation sur la vision qu'ont les humains de leur planète. Ce que les ennemis de Nausicaä - Miralupa, l'esprit nihiliste, les "vrais" humains - ont en commun, c'est la volonté de manipuler ou de purifier la terre. Que ce soit inspiré par l'ambition, l'instinct de survie ou les scrupules, la Terre est considérée principalement comme un moyen. Nausicaä, elle, voit la planète comme une fin en soi alors que le propre de l'homme est d'en user autrement : "Vous êtes entrés dans une longue ère de purification. Les grandes souffrances que demande cette purification sont l'expiation de nos pêchés.. Nous avons construit ce tombeau au zénith d'une époque troublée et nous y avons placé toute la sagesse de l'homme afin qu'elle puisse apporter sa pierre dans la reconstruction du monde." Dans un dénouement didactique époustouflant, Nausicaä se confronte avec le Maître du cimetière dans les profondeurs de Shuwa. Au début, le maître se manifeste sous la forme d'une foule d'humains (non sans rappeler une scène célèbre de Rencontre du troisième type) mais Nausicaä n'est pas dupe et la traverse à grandes enjambées, telle une Alice moderne :" Vous n'êtes que des ombres!". Le maître de la crypte apparaît ensuite comme un esprit sataniquement attrayant. Il assure Nausicaä de sa résurrection: "nous avons la technologie pour regénérer vos corps adaptés à ce monde pollué, pour que tous puissent vivre dans le nouveau monde purifié". Mais Nausicaä reste de marbre, ne voyant en lui qu'une force disparue qui s'accroche à un rêve perdu depuis longtemps et qui retient la vie dans un cycle d'esclavage et de souffrance. La volonté de transcender la vie est l'ultime infâmie; la nature est la seule et véritable dynamique: "Nos corps ont peut-être été transformés artificiellement, mais nos vies nous appartiennent à jamais. Si une telle aube doit venir alors nous y ferons face et nous survivrons! Vivre c'est évoluer. Les ôhmus, les arbres, les plantes, les hommes, nous tous évoluerons! Et la mer de la décomposition évoluera avec nous. Souffrances, tragédies et folies ne s'effaceront pas pour autant dans un monde pur. Elles font partie intégrante de l'humanité. C'est pourquoi, même dans un monde de souffrances, on peut trouver de la joie et des lueurs d'espoir. Pitoyable Hidola, toi aussi tu es vivant... tu fus créé comme un dieu de pureté mais tu es devenu la plus hideuse des créatures, sans savoir ce que c'est de vivre..." Nausicaä ordonne à Ohma de détruire la crypte, écrasant le maître du cimetière (dans sa vraie forme, une boule géante de matière, animée de pulsations) et détruisant la matrice qui aurait dû regénérer l'homme au terme de la longue purification. En brisant le cycle du karma, devient-elle le sauveur ou bien le destructeur de l'humanité? Le doute et l'expectative chez le lecteur sont renforcés par la proclamation-choc du maître du cimetière: "Le monde se souviendra de toi comme un démon! Celle qui aura éteint la lumière de l'espérance". D'autant que Nausicaä en ayant menti aux maîtres-vers répand le mythe selon lequel le monde une fois purifié accueillera les hommes les bras grands ouverts. Les denières cases du manga montrent une Nausicaä traumatisée mais triomphante, proclamant à ses alliés: "même si notre chemin est difficile, nous devons vivre...". Un postscriptum ajoute qu'une chronique rapporte que la princesse a vécu un temps en terre dork avant de finir ses jours dans la forêt, faisant peut-être écho à la fin "sans retour" du Seigneur des Anneaux. C'est une fin totalement inattendue pour les fans du film, à laquelle fera écho le final de Mononoke Hime, trois ans plus tard. Et en effet la principale différence entre les deux Nausicaä (film et BD) est que le manga n'est pas le récit d'un retour dans la vallée ou de manière plus globale à une situation antérieure. Le passé est mort, le futur désormais inconnu. Le seul temps qui compte est le moment présent.
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