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Création du manga Editions Le monde de Nausicaä

Réflexions sur Nausicaä

   

 

Cela faisait plus d'un an que le projet de ce dossier me trottait dans la tête. Mais comme on dit par chez moi : " on ne se lance pas dans l'ascension de l'Everest en string. ". Autrement dit, les lignes qui suivent représentent pas mal de lecture et beaucoup de fumage de neurones (je précise pour les incultes que les neurones ne sont pas une variété illicite d'herbe à pipe…). Merci pour votre indulgence.

Gildas

Une œuvre culte

Voilà une bande dessinée vraiment pas comme les autres. Il faut avouer qu'elle est d'un abord difficile, car l'auteur fait 10 à 12 cases par planche là où la plupart des mangakas en font 4 ou 5. Miyazaki, de son propre aveu a volontairement réalisé un manga difficile à lire.

Mais une fois plongé dans l'histoire et dans le monde de Nausicaä, vous découvrirez que cette série en sept tomes seulement compte parmi les œuvres majeures de la bande dessinée mondiale.

Le trait est fin et minutieux, les arrières plans ciselés de détails comme vous en verrez rarement dans un manga. Ce luxe de détails, associé au nombre de cases par planche, oblige à passer un certain temps sur chaque page. Le papier est de qualité plus que moyenne et l'impression parfois un peu claire, mais à défaut d'éditer toute la série en très grand format, c'est encore le meilleur compromis pour garder une lisibilité correcte. C'est d'ailleurs le même format que l'édition japonaise, et le même sens de lecture. Un format un peu réduit par rapport à celui de la première édition dans la revue Animage, qui était au format A4.

Nausicaä de la Vallée du Vent est une Oeuvre-Univers, au même titre que Dune de Franck Herbert, Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, Corto Maltese d'Hugo Pratt, ElfQuest de Richard et Wendy Pini ou Le monde d'Éden de Moëbius. Le genre d'œuvre dont le lecteur ne sort pas intact.

Contexte Historique

Voilà mille ans, la guerre des sept jours de feu a mis fin à l'âge du gigantisme industriel. Une étrange forêt de moisissures géantes toxiques, peuplée d'insectes mutants monstrueux, se répand depuis lors sur la planète, détruisant petit à petit ce qui reste de terres cultivables.
Pour les peuples qui vivent aux abords de cette forêt, elle est à la fois source de vie et de mort. La carapace des insectes sert de matière première pour la fabrication d'outils, d'armes et d'objets divers, mais des masques sont nécessaires pour se protéger des spores mortelles exhalées par la végétation.

Nausicaä est la seule survivante des 11 enfants du seigneur Jill de la Vallée du Vent. Sa mère est morte alors que Nausicaä était encore petite.

Protégé des miasmes de la forêt par un vent marin très régulier, la Vallée du Vent est un lieu paisible, un petit royaume de 500 âmes à peine où il fait plutôt bon vivre dans ce monde ravagé.
Comme les autres petits royaumes avoisinants, il possède un vieil engin de combat volant appelé Gunship, qu'il doit mettre à disposition du puissant Empire Tolmèque quand celui-ci l'exige, en vertu d'un très ancien traité. En effet, la Vallée du vent fait partie d'un ensemble de petites nations appelées 'royaumes de la périphérie', qui bordent la frontière Nord-Ouest de l'empire Tolmèque. Ce dernier est en guerre contre l'empire Dork au sud-ouest, la fameuse forêt toxique séparant les deux Empires.


Emmanuel Pasian

Au Nord de la Vallée du Vent, en la cité de Péjite, un terrible secret des temps anciens a été exhumé, qui fait peser la menace d'un retour des Jours de Feu.

Les Ômus, insectes immenses qui protègent la forêt, sont agités, et ont entamé une vaste migration vers le sud.

Sur l'ordre de Vu, Empereur Tolmèque, la Vallée du Vent est mobilisée. Nausicaä doit prendre le commandement du Gunship à la place de son père paralysé par le poison de la forêt, et suivre l'escadre de la princesse Kushana, 4ème fille de l'Empereur.

Une fille du Vent

Nausicaä est une jeune fille de 16 ans. Dotée d'une extraordinaire sensibilité (un pouvoir empathique quasi-surnaturel), elle ressent les émotions des autres êtres vivants, et peut entrer dans leur esprit. Un grand pouvoir, mais qui n'est absolument pas fait pour la Guerre.
Elle éprouve un amour profond pour son peuple, mais aussi pour les insectes de la forêt. Son respect de la Vie est plus qu'un principe, c'est un des fondements de sa personnalité... ce qui ne l'empêche pas d'user de violence quand elle se laisse envahir par la colère (ce qui ne lui arrive qu'une fois dans le manga).

Mais elle déteste cette partie d'elle-même qui lui fait peur, et au milieu de la guerre et des massacres, elle lutte sans relâche pour sauver et protéger ceux qui l'entourent quels qu'ils soient, parfois au prix de compromis cruels.

Pour autant, Nausicaä n'est pas que pure empathie. Elle est de ceux dont le regard est tourné vers le lointain. C'est ainsi qu'elle cherche à comprendre l'énigme de la forêt toxique qui envahit la terre, et les secrets des jours anciens qui ont mené le monde au bord de la ruine. Cette quête lui fera traverser des situations extrêmement éprouvantes, et rencontrer une multitude d'êtres, humains ou non, qui vont la faire énormément réfléchir.

Elle sera alors amenée à assumer des choix dont dépend l'avenir de la planète et de l'espèce humaine.

Ce qui fait de Nausicaä un personnage très attachant, c'est qu'elle reste profondément humaine en dépit de son formidable charisme. Humaine et donc faillible ; mais en dépit de ses erreurs, on sent bien qu'elle ne changera pas au fond d'elle. Elle apprend de ses erreurs, en commet d'autres, mais ne se détourne pas des valeurs auxquelles elle croit.

Celles-ci vont cependant être soumises à rude épreuve dans cette saga, et la Nausicaä de la fin ne sera plus tout à fait la même qu'au début.

L'Etre vêtu de Bleu

Dans tous les royaumes, il y a une version différente d'une même légende. Celle de l'Elu qui un jour viendra libérer les peuples et les sauver. Dans les territoires de la Périphérie, elle dit ceci :
"L'Elu, vêtu de Bleu, viendra vers nous sur un champ d'or, pour renouer le lien perdu avec la Terre et nous guider vers un monde pur."

A tort ou à raison, Nausicaä sera considérée comme un Messie par de nombreux peuples qui lui apporteront leur soutien dans sa quête de la Vérité. Ainsi Nausicaä est-elle amenée à porter sur ses épaules tout l'espoir du monde, tout en continuant sa route. Ce fardeau manquera de la briser à plusieurs reprises. Ce n'est que grâce à tous ceux qu'elle a pu elle-même aider qu'elle parviendra au terme de son parcours.


Mimi la Grenouille

En effet, Nausicaä croise beaucoup de gens profondément blessés, que ce soit Asbel voulant venger Péjite ou Kushana poursuivie par sa famille, les maîtres-vers méprisés de tous, les Dorks opprimés ou les Empereurs pourris. Et à chaque fois, sa droiture et son charisme vont les amener à se ranger à ses côtés, et ce sont finalement eux qui vont ensemble l'aider jusqu'à la fin, en répandant son message là où elle n'est pas.

Un nouveau Messie ?

La thématique du Messie est centrale dans Nausicaä. C'est un point commun avec "Dune" de Franck Herbert ou "En Terre étrangère" de Robert Heinlein. Le Messie, c'est celui qui apporte aux hommes la parole divine, une nouvelle façon de voir le monde et de vivre leurs rapports entre eux et avec Dieu. Mais Dieu n'a pas le même sens pour nous européens que pour le japonais Miyazaki. Ainsi, Nausicaä ne montre aucune piété particulière. Tout juste en appelle-t-elle aux Dieux du Vent quand elle tente quelque chose de difficile. Toute l'œuvre a une forte résonance shintoïste, religion animiste plutôt que théiste : les dieux n'y ont pas le statut de Créateurs ni de maîtres de la création.

C'est ainsi plutôt la planète elle-même et toutes les formes de vie qui l'habitent qui acquièrent un statut spirituel au travers de l'œuvre. Mais ce statut "Divin" n'appelle pas à l'adulation ni au dogmatisme. C'est, bien plus simplement, un appel au respect.

Nausicaä réussit ainsi ce tour de force d'être totalement messianique en évitant le dangereux écueil de la religiosité. Du coup, il devient possible de dépasser l'icône d'une Nausicaä aux qualités exceptionnelles pour atteindre la jeune fille hypersensible qui continue à agir en dépit de ses doutes et de son désespoir.

Le pouvoir, pour quoi faire

Parmi les protagonistes qui interviennent dans cette saga, on trouve des empereurs, des généraux, des pilotes, des bonzes... De façon récurrente, ceux et celles qui sont en charge du Pouvoir, et qui disposent de moyens (notamment militaires) sont amenés à guerroyer, torturer et massacrer au nom de leurs idéaux.

Bien des scènes décrivent la mort et la désolation provoquées tantôt par les Tolmèques, tantôt par les Dorks, les Insectes de la forêt ou par Nausicaä elle-même... Miyazaki n'a pas lésiné sur les moyens pour nous marquer, les volumes baignent dans des fleuves de sang.

La majorité des horreurs sont commises à cause des décisions du pouvoir, qu'il soit Dork ou Tolmèque. Le point de vue des empereurs et de leurs familles est énormément développé des deux côtés, ainsi que tous leurs travers, leurs contradictions et leurs espoirs déçus.
Il n'y a aucune complaisance dans la vision de l'humanité que nous propose Miyazaki : le désir de domination, l'avidité et la jouissance du pouvoir constituent une spirale qui mène droit au néant. Plus terrible, il en est également ainsi pour les individus aux idéaux les plus élevés et aux plus nobles intentions. Les mains de Nausicaä aussi sont couvertes de sang.


Emmanuel Pasian

C'est une des questions cruciales du dernier tome, sans doute le plus magistral dans sa progression dramatique : Comment utiliser le Pouvoir sans en devenir l'esclave, sans commettre le pire au nom d'intérêts prétendument supérieurs ?

Miyazaki n'est sans doute pas opposé à l'exercice du pouvoir, il suffit de voir comment Kushana, Nausicaä ou le Vénérable peuvent avoir un impact positif sur ceux qu'ils dirigent, pour comprendre que le pouvoir est quelque chose de nécessaire à la société. Mais il nous montre aussi comment il peut être monstrueusement dangereux, conduisant presque l'humanité à sa fin.

La réponse de Nausicaä à ce problème n'a pas fini de nous faire réfléchir, et de nous inciter chaque jour de notre vie à nous remettre en cause.

   

© Buta Connection