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Création du manga Editions Le monde de Nausicaä

Réflexions sur Nausicaä (2)

   

Une œuvre dense, complexe et évolutive

Parler de Nausicaä de la Vallée du Vent est un exercice difficile. D'abord parce que c'est un manga, et quoiqu'on en dise, c'est une forme d'expression qui a été longtemps sous-évaluée par la critique. En plus, il s'agit d'un récit épique se déroulant dans un futur post - apocalyptique, ce qui le rattache à un genre qui fut lui-même longtemps maudit : la Science-fiction. Ajoutez à cela le nom de l'auteur, Miyazaki Hayao, et vous réalisez soudain que cette bande dessinée occupe une place tout à fait particulière dans la production de mangas de ces vingt-cinq dernières années. En particulier, le fait que l'écriture des 7 tomes de cette épopée se soit échelonnée sur quatorze ans, ce qui tranche énormément avec les délais habituels de publication en vigueur au Japon. Quand Miyazaki a commencé Nausicaä, c'était un réalisateur de 40 ans désœuvré, faute de producteur. Plusieurs fois interrompu par la réalisation de quelques films, il n'a mis un point final à son manga qu'en 1995, juste avant de mettre en chantier le film "Princesse Mononoké", près de 14 ans plus tard.

Cette durée a permis à l'auteur de réaliser une œuvre particulièrement réflexive, abordant des thèmes aussi difficiles que le pouvoir, la guerre, la religion, la philosophie, et au-delà, la spiritualité.

Méthode d'écriture

Comme Miyazaki lui-même l'a confirmé, il n'a pas fait de plan préalable à l'écriture de l'histoire de Nausicaä. L'évolution des personnages, les événements politiques et militaires, et même la tonalité profonde de l'œuvre suivent une lente maturation au fil des pages, reflétant à la fois les transformations de notre propre monde et celles de l'auteur. Quand il finissait les pages du tome 6, il ne savait pas encore ce qui se passerait exactement dans le 7ème…

Une des énigmes que pose ce mode de fonctionnement, et relevée par plusieurs fans, c'est la continuité et la cohérence remarquables d'une histoire qui a été en quelque sorte inventée au fur et à mesure qu'elle était dessinée. En fait cette énigme trouve une explication dans la façon dont Miyazaki élabore ses histoires. Jamais il ne sait à l'avance comment l'histoire va se terminer ! Il imagine une situation, des personnages, des relations entre eux, des problèmes à résoudre… et ensuite, il laisse filer.

Tant qu'il trouve des réponses à la question "que va-t-il se passer d'intéressant maintenant ? " l'histoire continue. Les scènes s'enchaînent non pour des raisons de scénarios et de suspens, mais quasiment en fonction des choix et des actions des personnages. Quand Miyazaki a décidé ce que font ses personnages et comment ils le font, alors commence pour lui le travail de mise en scène et de découpage. Et encore, en cours de réalisation, de petits détails vont apparaître, modifiant éventuellement la situation finale de la scène. Du coup, prévoir plusieurs scènes à l'avance devient difficile, car il peut arriver qu'un personnage prenne conscience ou évolue soudainement à un moment dont l'importance n'était pas forcément prévue au départ.
En fait, c'est une écriture qui essaie de coller à ce qui se passe réellement dans la vie. La vie n'est pas un scénario qui se met en scène tout seul. C'est une succession de situations auxquelles nous réagissons en fonction de notre vécu, de notre état émotionnel, et sans jamais percevoir l'importance de ce qui nous arrive à chaque instant par rapport au reste de notre existence. Cette prise de conscience là, on peut l'avoir après, quand on a un peu de recul, mais difficilement pendant que nous vivons les événements.

C'est ainsi que Miyazaki confère à son héroïne Nausicaä un de ses traits de caractères les plus humains et les plus attachants : sa spontanéité.

C'est également grâce à cette écriture très libre que l'histoire finit par refléter avec beaucoup de profondeur l'évolution d'une vision du monde, d'un engagement, et même, on le verra d'une spiritualité.

Une vision du monde où l'humanité n'est plus l'espèce dominante de la planète.
L'engagement d'un idéaliste qui voit son idéal s'écrouler, et qui décide de vivre sans.
Une spiritualité fondée sur une certaine perception de la relation entre les humains et leur environnement, liée fortement au Shintoïsme, religion spécifiquement japonaise.

"Chemins initiatiques"

Il y a plusieurs initiations dans " Nausicaä ". Il peut s'agir du cheminement de Miyazaki lui-même, sur lequel on ne peut que spéculer à moins de se livrer à une analyse beaucoup plus large de son œuvre. Mais ce cheminement là est bel et bien présent en trame de fond tout au long du manga.
Bien sur, la princesse Nausicaä elle-même traverse de nombreuses remises en questions et doit assumer de nombreux choix lors de son périple. A chaque fois, elle en apprend un peu plus sur elle-même, sur les gens qui croisent sa route, et sur son monde ravagé qui est aussi le nôtre.
L'histoire prend d'ailleurs fin quand Nausicaä a été au bout d'elle-même, à la fois concernant les mystères à résoudre et concernant les actions à mener.


Florence Nury

Mais voilà : Nausicaä n'est pas le seul personnage à évoluer en profondeur. C'est aussi le cas de Yupa, Asbel, Kecha, Chikuku, Kurotowa, et Selm, pour n'en citer que quelques-uns.
Dans le tome 3, Asbel demande à Maître Yupa, le plus grand bretteur des territoires de la périphérie s'il est le précepteur de Nausicaä. Et Yupa de répondre avec un petit rire qu'en vérité, c'est plutôt lui qui est en train de devenir l'élève… Yupa exagère sans doute, mais c'est un fait : Nausicaä amène ceux qu'elle croise à réfléchir, à se remettre en cause et à changer progressivement tout comme elle-même change au contact des autres.

Détail tout à fait remarquable, même des personnages extrêmement antipathiques changent au fil de l'histoire, plus ou moins marqués par Nausicaä autant que par les événements qu'ils traversent. Pour ne citer que le cas le plus remarquable, dame Kushana apparaît au début de l'histoire comme une femme inquiétante, froide et hautaine, que rien ne semble devoir émouvoir. Mais cette façade qu'elle se donne pour assurer son rôle de commandement cache une personnalité sensible. Les blessures qu'elle a subi l'ont forcée à se protéger derrière cette carapace hautaine. La force de Nausicaä va être d'amener Kushana à dépasser le poids du passé et de la haine, pour devenir une personne extraordinaire.

La multitude de destins qui se croisent et évoluent en interaction constante, l'intérêt porté même aux personnages les moins attachants, et enfin la richesse thématique de l'œuvre offrent ainsi, au moins potentiellement, la possibilité de cheminements spirituels pour les lecteurs eux-mêmes…

La spiritualité japonaise

Saisir la richesse de "Nausicaä" est plus facile avec quelques notions de la spiritualité japonaise. Elle imprègne la façon de vivre et de penser des japonais, même pour ceux qui n'ont pas de pratique religieuse régulière. Chez nous, c'est la religion judéo-chrétienne qui a façonné notre culture et notre vision du monde. Or, même s'il n'adhère pas à une religion théiste, un occidental va quasiment inconsciemment interpréter les actes et les situations de "Nausicaä" à travers ce filtre, et y projeter un sens qui n'existait pas forcément dans l'intention de l'auteur. La situation se corse davantage du fait que Miyazaki a lu beaucoup de littérature occidentale (notamment anglaise et américaine), et y a puisé certaines idées.

Au Japon, deux religions ont marqué l'histoire spirituelle du pays.

Le Shintô est la plus ancienne, une forme locale d'animiste dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Le shintoïsme voit dans toutes les manifestations de la Nature la présence d'Esprits appelés Kamis ou Gamis. Ces Gamis animent le vent, les nuages, les montagnes, les animaux, les plantes, les êtres humains ; bref, tout ce qui nous entoure. Dans la vision shintoïste du monde, les Gamis sont dotés de volonté et d'émotions. Ils peuvent être joyeux ou tristes, sereins ou coléreux, et même parfois d'humeur changeante. Ils agissent les uns sur les autres, et sur les hommes ; et bien sur les hommes agissent sur eux. Ainsi, un bûcheron qui coupe un arbre prend le risque de subir la vengeance du Gami de l'arbre qu'il a tué. Ceci est un résumé bien simpliste, car le Shintô ne place pas tous les Gamis sur un pied d'égalité. Il en est des faibles et d'autres très puissants. Certains sont bienveillants, d'autres neutres, d'autres franchement mauvais. Si quelqu'un a des problèmes, il s'agira pour lui de trouver quel Gami il a offusqué, et comment il pourra se faire pardonner, par des offrandes ou d'autres actions. Là, l'intervention d'un prêtre peut permettre de communiquer avec le Gami. Encore aujourd'hui, de nombreuses fêtes traditionnelles japonaises sont organisées en l'honneur des divinités de la Nature, et rythment notamment le passage des saisons. Au Japon, la plupart des événements liés à la fécondité, au renouveau, ou simplement à l'agriculture sont des occasions de rituels Shintô très variés. De façon générale la notion de pureté est très importante dans le Shintô. Cela va de choses aussi simples et quotidiennes que l'hygiène corporelle aux comportements sociaux. Les saletés, le sang, les maladies sont des choses que le shintoïste doit éviter de toucher sous peine de tsumi (imparfaitement traduit par pêché ou faute). Il est d'ailleurs significatif que le même mot, kega désigne à la fois une blessure et une souillure. Les injures, l'irrespect et de façon générale l'immoralité sont aussi considérés comme des tsumis. On pourrait presque résumer la doctrine Shintô en disant qu'il s'agit simplement de mener une vie pure et de respecter les Gamis. Tout adepte subissant un tsumi doit pratiquer un rituel de purification.

Miyazaki, quand on lui pose la question de sa foi, se dit Shintoïste, ce qui place dans une certaine perspective l'étiquette " écolo " qui lui a été un peu hâtivement épinglée. Car au Japon, la moitié des gens se disent shintoïstes… et pourtant les partis politiques " verts " n'y sont pas majoritaires, loin s'en faut.


Lionel Chauvin

Le Shintô c'est une façon de voir le monde, qui implique un respect de tout ce qui existe, du brin d'herbe au têtard dans le ruisseau. Un shintoïste qui assiste à un lever de soleil va joindre les mains et le saluer, comme on saluerait un membre éminent de la communauté. Après avoir tué sa proie, un chasseur shintoïste fait une prière pour que le Gami de la créature qu'il a tué ne lui en veuille pas, et il lui explique qu'il n'a pas fait cela par haine mais uniquement pour se nourrir. Même cueillir des fruits sur un arbre impose à un shintoïste de remercier l'arbre de lui avoir donné de la nourriture. Il y a une notion d'interdépendance dans le Shintô que l'on retrouve dans l'autre grande religion japonaise : le bouddhisme.

Le bouddhisme s'est propagé au 5ème siècle avant JC, en Inde. Arrivé au Japon quelques siècles plus tard, ce courant de pensée s'est intégré à la vision shintoïste par un lent phénomène d'osmose dont seuls les Japonais ont le secret. La vision bouddhique du monde considère que tous les êtres vivants sont reliés entre eux par la loi de la Causalité (le Karma). Selon les actions que l'on entreprend, on peut provoquer le mal ou le bien, mais tôt ou tard, toute action finit par produire une conséquence sur celui ou celle qui a initié la chaîne de la causalité. Un grand nombre de conséquences du Karma sont impossibles à éviter : la vieillesse, certaines maladies et la mort. En revanche, on peut éviter les souffrances liées à l'existence. C'est pour cela que la compassion est au centre des pratiques bouddhistes. Les bouddhistes cultivent 8 vertus, considérées comme les 8 voies du sentier octuple : l'action juste, la méditation juste, la parole juste, les moyens d'existence justes, la pensée juste, la compréhension juste, l'effort juste et l'attention juste.

L'idée centrale, c'est qu'une parfaite compréhension de la loi de la causalité peut permettre aux esprits lucides de ne plus produire de souffrances, et par là même, de ne plus en subir les effets. Cette lucidité extrême porte le nom d'éveil. 'Bouddha' signifie littéralement 'éveillé'. Au Japon se sont développées de nombreuses écoles concurrentes prétendant enseigner la voie de l'Eveil. Le bouddhisme japonais est aussi appelé bouddhisme Zen, en référence au Zazen, un type de méditation qui se pratique assis, immobile et dans le plus grand silence.

Actuellement, les deux religions sont distinctes, mais elles ont été très longtemps mélangées au Japon pour former pendant plusieurs siècles un ensemble plus ou moins cohérent. Il ne faut donc pas s'étonner de trouver dans certaines pratiques Zens une influence Shintô, et vice-versa, de lire des textes Zens subtilement adaptés pour intégrer des notions shintoïstes.

Ainsi, malgré l'existence d'une minorité chrétienne au Japon (2 % de la population), la culture traditionnelle japonaise ne conçoit ni dieu unique omnipotent et omniscient, ni paradis perdu dont les hommes auraient été chassés, ni Messie dont la mort rachèterait les pêchés des Hommes, ni Jugement Dernier. Pour les Japonais, ce sont là des idées 'exotiques'.

Bien sur, la plupart connaissent le christianisme, mais c'est une connaissance aussi superficielle que celle, par exemple, que les Français ont de la religion Orthodoxe.

Les notions de Péché, de Rédemption, ou d'Absolution ont donc au Japon un sens très différent. Vouloir les utiliser pour expliquer l'évolution des personnages de "Nausicaä de la Vallée du Vent" est donc très risqué. En revanche, l'idée de pureté du Shintô prend un relief bien particulier dans le monde post - apocalyptique de Nausicaä. Ce monde lui-même est souillé par un tsumi, dû aux actions des humains du passé. La forêt toxique est par ailleurs décrite à plusieurs reprises comme la rétribution du karma des hommes du passé qui ont détruit la civilisation. La vision bouddhiste croise la vision shintoïste.

La femme dans la société japonaise

A l'époque ou Miyazaki écrivait Nausicaä, le moins que l'on puisse dire c'est que les femmes au Japon étaient implicitement considérées comme des être inférieurs. On a pu dire que les Japonais sont machistes, et le fait est qu'ils ont globalement tendance à traiter les femmes comme des servantes ou comme des esclaves. Cela ne veut pas dire que tous les Japonais sont comme cela bien sur, mais encore aujourd'hui, dans une large majorité de foyers, on considère qu'une bonne épouse est soumise à son mari. Point.

Pour vous donner une idée de la force de cette tradition, évoquons le romancier Mishima. Dans une de ses nouvelles, il raconte l'histoire d'un militaire qui fait seppuku à la suite d'un événement honteux. En bonne épouse, sa femme s'ouvre le ventre elle aussi quelques minutes plus tard pour le suivre au royaume des morts. Cette histoire s'inspire d'un fait réel… Heureusement le Japon est un pays qui évolue, mais on le sait, les mentalités ne changent pas vite, dans aucun pays.
Ainsi cette femme japonaise soumise aux hommes et à la tradition ne correspond manifestement pas aux idées de Miyazaki. Mais plutôt que de militer dans un quelconque mouvement féministe, il met en situation tout le bien qu'il pense des femmes par l'intermédiaire des personnages féminins de ses œuvres, que ce soit ses films ou ses mangas.

Il y a Nausicaä bien sur, si courageuse et si pure qu'elle en devient une icône.


Emmanuel Pasian

Mais aussi Kushana, la princesse tolmèque : ses hommes sont prêts à mourir pour elle, et la famille royale redoute tant son intelligence et ses talents que son propre père organise un piège pour la tuer.

Et puis nous avons l'Ancienne de la Vallée du Vent, gardienne de la connaissance ; Kecha, la jeune Dork qui finit par aider Asbel et Mito ; la femme Dork qui adopte les enfants sauvés par Nausicaä ; la jeune Tepa de la Vallée du Vent ; la servante de l'aubergiste de la cité de Sem qui prend soin de Kui…

Toutes ces femmes sont plus que des figurantes. Elles ont toutes une présence, un rôle et une action très importants dans l'histoire. Elles imposent le respect d'une façon ou d'une autre.

   

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