| Mangas | Kaze no Tani no Naushika |
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Réflexions sur Nausicaä (3)Nausicaä, au delà des imagesLa Princesse RévolutionnaireQuand on connaît la société et la spiritualité japonaises, on comprend beaucoup mieux pourquoi le personnage de Nausicaä a marqué les esprits de toute une génération, pourquoi l'œuvre est devenue un classique incontournable, et pas seulement dans le domaine du manga. Voici une jeune fille bien née, jolie, énergique, sensible et intelligente qui se trouve plongée dans des situations épouvantables. Et au lieu de les fuir et de s'en protéger, et rester sereine et pure, elle prend son destin en main, accomplit prouesse sur prouesse et risque sa vie pour défendre les humains, les Ômus et ses valeurs. Refuser les contraintes des conventions du passé et chercher à créer un nouvel équilibre pour les autres et pour soi-même, c'est une démarche profondément révolutionnaire, au premier sens du terme. La Princesse de la Vallée du Vent incarne d'une certaine façon l'idéal marxiste auquel Miyazaki adhérait à l'époque ou il a commencé son manga. Or dès la première partie de l'histoire, les prouesses de Nausicaâ ne suffisent pas à la satisfaire. Elle ne parvient pas à empêcher le vaisseau des réfugiés de Péjite de s'écraser. Elle se laisse provoquer par les tolmèques et livre un combat aussi violent que tragiquement inutile. Ainsi, bien qu'elle soit parvenue à comprendre seule un des secrets de la Mer de la Décomposition, elle se met très vite à douter. ![]() Oscar Miyazaki prend à contre-pied la vision traditionnelle de la femme japonaise. Mais il a le génie de faire de son héroïne une personne à la fois talentueuse et faillible, et même par certains côtés vulnérable, ce qui attire l'admiration du lecteur tout en appelant sa sympathie. Il crée en fait le type même d'héroïne dont aucun japonais n'avait eu l'idée avant lui. De plus, Quand on se souvient que dans le Shintô, tout contact avec le sang, la saleté, la maladie ou la mort est considérée comme une souillure, certaines scènes prennent une dimension absolument terrible. Quand Nausicaä sauve un jeune Ômu gravement blessé, et se trouve trempée du sang de l'animal, elle brise un tabou shintoïste majeur. De même quand elle aspire avec sa bouche le sang souillé de la gorge d'un tolmèque… En s'infligeant de tels tsumis, elle détruit sa propre pureté, mais comme elle sauve des vies par ses actions, elle gagne respect et même amour de la part de tous, Insectes et Humains. Ce sacrifice de sa propre pureté au bénéfice d'autrui, c'est sans équivoque la transcription shintoïste du sacrifice de Jésus sur la croix. Au Japon, donner sa vie pour une cause est une tradition très ancienne, qui ôte beaucoup de crédit à la notion de Martyr. En revanche, être souillé par un tsumi est une chose terrible, peut-être même pire que la mort pour un Japonais. Que Nausicaä agisse de la sorte avec une totale générosité et le seul souci de préserver la vie, voilà qui la place au delà des préoccupations humaines habituelles. Elle ne devient pourtant pas une sorte de super - héroïne à l'Américaine, car la complexité du monde inventé par Miyazaki et les difficultés des situations auxquelles Nausicaä doit faire face n'appellent jamais de réponse évidentes. Et plus l'histoire avance, plus Nausicaä est amenée à des actions discutables, à faire des choix et des concessions qui entretiennent dans l'esprit du lecteur un doute lancinant. Et si elle sacrifiait sa pureté à une cause erronée ? L'image messianique que tous lui attribuent, n'est-ce pas le pire des pièges ? La question se pose après la bataille de Sapata, au cours de laquelle de nombreux chevaliers tolmèques trouvent la mort en protégeant la jeune fille de leurs propres corps. A la suite de cet épisode particulièrement sanglant, Nausicaä décide de quitter le groupe de Kushana pour continuer seule son voyage. Pourtant, les conséquences de son action vont être énormes
: Kushana va accepter de libérer les prisonniers Dorks, leur évitant
une mort certaine, et Chalka le bonze va comprendre que Nausicaä
n'est pas forcément son ennemie, ce qui sera crucial lors de leur
rencontre suivante. Ses doutes se manifestent dans les rêves qu'elle fait à partir du tome 5, quand elle revoit le saint Moine d'un monastère oublié sous les traits squelettiques du Néant personnifié. Elle prend conscience des morts qu'elle a provoquées, et des tsumis effrayants qui pèsent sur elle. Ces rêves, qui reviennent tout au long du volume, la pousseront même à renoncer à se battre et à choisir de partager le destin funeste des Ômus. ![]() Florence Nury Ce sont les Ômus eux-mêmes tout d'abord, puis Selm, l'homme de la forêt, qui lui viennent en aide. On retrouve là encore l'idée très shintoïste d'interdépendance entre tout ce qui vit. Tout le début du sixième tome est un voyage onirique dans l'esprit de Nausicaâ, un voyage spirituel au sens le plus noble du terme. Selm conduira Nausicaä à une nouvelle vision de l'avenir, qui lui redonnera confiance et espoir. Ce passage ne marque pas seulement l'acceptation par Nausicaä de la part obscure qui est en elle (symbolisée par le fantôme de Miralupa), mais aussi l'adoption d'un regard nouveau sur le monde. Un regard moins impliqué, moins spontané sans doute, un regard distancié. En allégeant le poids qui pesait sur les épaules de Nausicaä, Selm lui permet de prendre enfin du recul sur tout ce qu'elle a vécu jusque là sans jamais prendre le temps de s'arrêter. C'est une page de l'Histoire qui se tourne, car l'idéal que poursuit Nausicaä se trouve projeté dans un lointain futur. A partir de cet instant elle va prendre l'initiative et devenir une meneuse d'hommes. Elle accepte d'être le guide qu'attendent ceux qui l'entourent, mais elle refuse pourtant d'être déifiée par les maîtres-vers. Son nouveau but est alors de préserver cet avenir qu'elle a vu à travers le rêve, ce monde qui commence à peine à se purifier. Pourtant, de profondes remises en cause, totalement inattendues, attendent Nausicaâ au terme de sa quête. La fin de tous les rêvesLe moins que l'on puisse dire sur les deux derniers tomes, c'est qu'ils laissent le lecteur à la fois stupéfait et désemparé. La première surprise, c'est le Dieu-guerrier, qui se révèle une créature douée de raison. Son aspect cadavérique et putrescent, et ses réactions très infantiles en font une créature à la fois effrayante et touchante. C'est un Gami, sans doute le plus puissant de tous, et pourtant il semble voué à une lente décomposition. Mais ce Gami n'est pas naturel. Il a été créé par les hommes des temps anciens. Sa putrescence serait alors le stigmate du tsumi des destructeurs de l'ancienne civilisation… Au lieu de le fuir, Nausicaä va s'en occuper et l'utiliser. Elle va même tenter d'inculquer au géant le sens des responsabilités, et le danger d'un trop grand pouvoir. En lui donnant un nom, et en acceptant qu'il la considère comme sa "petite mère ", elle éveille non seulement son intelligence, mais aussi sa sensibilité. Ainsi même cette créature monstrueuse, aux terribles capacités de destruction, va au bout du compte, au terme d'une affreuse agonie trouver la paix et devenir, selon ses propres mots, une " bonne personne ". En acceptant d'utiliser ce monstre et de se faire transporter par lui, Nausicaä subit l'empoisonnement mortel du rayonnement émanant de l'énorme corps (radioactivité ?). De toutes les créatures qu'elle aime, c'est la plus innocente qui en sera la première victime. C'est en vérité un de ses plus anciens cauchemars qui se réalise… Est-ce une façon de montrer que l'excès de pouvoir ronge ceux qui l'utilisent ? Toujours est-il que Nausicaä fait alors escale dans un des endroits les plus stupéfiants de son long périple : le cimetière de Shuwa. Elle y est soignée, et même purifiée par un bain de plantes médicinales (le bain purificateur est une très ancienne tradition, pas seulement au Japon d'ailleurs). Elle découvre une sorte de conservatoire du monde d'avant les 7 jours de feu. Le gardien du lieu lui apprend l'entière vérité sur l'origine de la forêt toxique, et sur le destin qui attend l'humanité quand la planète aura été purifiée. Le choc est énorme, et heureusement, Selm soutient Nausicaâ par contact télépathique. Elle apprend aussi que d'autres avant elle ont tenté de guider les hommes pour bâtir un monde meilleur, en utilisant le savoir caché dans le caveau de Shuwa. Tous ont échoué et ont finit par devenir des tyrans. Comme si le destin de tout pouvoir était de finir corrompu. Il semble impossible de posséder longtemps le pouvoir sans en subir le " kega ", la souillure. ![]() Sarah Cuvellier Pourtant Nausicaä poursuit son voyage vers la capitale Dork, où le Dieu-guerrier Oma l'a précédée et pour la première fois, elle ment aux maîtres-vers qui l'accompagnent. La vérité serait trop difficile à accepter pour eux. Mais dès cet instant, Nausicaä suit une voie qu'elle ne pourra plus quitter, bien qu'elle en connaisse les dangers, et rien n'entamera plus sa détermination. Le pouvoir que recèle le caveau de Shuwa est trop terrible pour le laisser entre les mains de quiconque. Elle ne se fait même pas confiance elle-même, et préfère tenter de sceller ce caveau d'où sont sorties toutes les armes qui ont ravagé les terres Dorks. L'ultime épisode de la saga a plongé les lecteurs dans
un abîme de questions. Nausicaâ intervient alors que l'empereur
Vu est sur le point d'obtenir du Maître du Tombeau ce qu'il cherche
: les secrets du passé qui lui donneront le pouvoir absolu, et
peut-être même la vie éternelle. Un nouvel âge d'or semble donc attendre une nouvelle humanité… mais Nausicaâ ne peut pas accepter ce qu'elle sait être un mensonge, pour en avoir usé elle-même.Sa diatribe à l'encontre du Maître du tombeau met à bas l'idéal des anciens savants qui l'ont conçu.Elle est mieux placée que quiconque pour savoir où mènent les idéaux. Vouloir faire le monde à l'image de ses idées, comme tant de gens ont tenté de le faire au cours de l'histoire de l'humanité, c'est nier le miracle de la vie elle-même. Cette vie qui peut naître du Néant, mais qui peut aussi être créée artificiellement, elle mérite le respect dans tous les cas. Quand le Maître prétend qu'il est la seule lumière dans ce monde de ténèbres, Nausicaä le contredit aussitôt : la lumière qui brille dans les ténèbres, ce n'est pas cette sinistre créature artificielle dont la duplicité avec les empereurs Dorks à causé tant de morts et de destructions. La seule lumière que Nausicaä reconnaisse, c'est la Vie elle-même. La Vie au sens shintoïste, c'est à dire tous les êtres vivants qui se côtoient, s'entraident, s'affrontent et s'entre-dévorent pour mieux renaître. La vie, c'est naître, grandir, lutter pour survivre et se perpétuer avant de retourner au Néant. Ce Néant qui effrayait tant Nausicaä en rêve, il fait partie de ce grand cycle de la vie, d'où tout vient et où tout s'en retourne tôt ou tard. Les bouddhistes appellent ce cycle la Roue de la Vie. Or, les créatures issues de la technologie du tombeau de Shuwa, qu'il s'agisse des Hidolas ou du Maître lui-même, ces êtres échappent à la Roue de la Vie, et d'une certaine façon trichent avec elle. Dans cette optique, le grand projet incarné par le Maître du Tombeau n'est rien d'autre que le remplacement d'une Roue par une autre. Ce qui conduit Nausicaä à choisir de détruire le tombeau, ce n'est pas du tout du nihilisme, mais au contraire un amour et un respect de la Vie avec tout ce que cela comporte de souffrance et de difficultés. Il n'est plus question pour elle de croire à un idéal. Ce qu'elle a vécu, ce qu'elle a compris, ce qu'elle ressent, tout cela lui fait percevoir les idéaux comme autant de sources possibles de tsumis… Ainsi en est-il du rêve des bâtisseurs du tombeau : ils pensaient semer les germes d'un monde futur meilleur. Mais en se focalisant sur le seul but, au mépris de toutes les souffrances infligées, il n'en est résulté que guerre et pollution pour la plus grande partie des terres Dorks. D'ailleurs cette pollution faisait aussi partie du plan de purification… Nausicaä demande donc au Dieu-guerrier de détruire le tombeau, tout en sachant parfaitement que cela n'arrêtera pas le processus entamé. Elle l'explique d'ailleurs au Maître : Vivre c'est changer, évoluer, s'adapter. Le pouvoir empathique des Ômus n'a certainement pas été crée par les savants. Même un écosystème créé de toute pièce, avec un but qui implique sa future disparition, même un tel écosystème évolue par lui-même de façon imprévisible. La Loi de la vie peut sembler cruelle, mais la nier, c'est nier la Vie elle-même. Le fait que Nausicaä soit l'unique survivante d'une famille de 11 enfants lui a fait comprendre très tôt que la mort n'est ni une malédiction ni une bénédiction, juste l'aboutissement inévitable de toute existence. Aussi elle sait que lorsque le monde sera purifié, bien des gens
mourront, leurs poumons ne pourront pas supporter un air totalement dépourvu
de miasmes. Ce sera peut-être la fin de l'humanité. Mais
elle sait aussi à quel point la Vie est tenace et combative. La
purification prendra encore des générations, et peut-être
les humains pourront-ils s'adapter progressivement aux nouvelles conditions
de vie de leur planète. Ce sera certainement au prix de nombreuses
souffrances, et de nombreux morts, mais c'est là le prix qu'ont
toujours payé tous les êtres vivants au cours de l'évolution
des espèces… Darwin appelait cela " la survie du plus
apte "… L'empereur Vu, émerveillé par la clairvoyance de Nausicaä, va jusqu'à lui faire un rempart de son propre corps quand le maître tente de la tuer dans une ultime tentative. Quand Kushana se penche sur son père agonisant à la fin, c'est pour entendre sa mise en garde contre la spirale de la vengeance et du sang. Nul doute pourtant que c'est une leçon que Kushana a déjà comprise seule, à travers les épreuves qu'elle a traversées. La seule chose qu'il reste à faire, comme le dit Nausicaä, c'est Vivre. Elle place dans ce mot tout ce qui lui reste d'espérance. On peut penser alors à la situation du Japon juste après la capitulation en1945, mais aussi à celles de l'Allemagne ou de la France à la fin de la deuxième guerre mondiale. Miyazaki nous confronte à l'universalité de cette situation où vivre est à la fois la chose la plus forte et la plus difficile. ![]() Xavier Michaut Les terres Dorks ne sont que ruines, et une lutte terrible pour la survie
va commencer. D'une certaine façon, le monde a bel et bien été purifié par les choix et les actions de Nausicaä. Le Tombeau s'est désagrégé en une masse organique nauséabonde. Le Dieu-guerrier est mort. Le pouvoir des tyrans a été réduit à néant. Chalka le bonze remarque alors la lumière dorée du soleil couchant qui se reflète sur le sol vitrifié par les explosions. Il voit s'y détacher la silhouette de Nausicaä dont la robe est teintée de bleu sombre par le sang du tombeau. Il comprend soudain que la prophétie s'est effectivement réalisée. Le monde pur est un monde délivré du rêve des idéalistes du passé. Et le lien perdu qui est renoué avec la Terre, c'est d'accepter de vivre sur cette planète en la respectant, et en respectant toutes les créatures qui y vivent sans vouloir les contrôler ou les transformer. Il y a encore tant à dire sur Nausicaä. Mais mieux vaut arrêter ici… à ce point où les mots semblent devenir bien fades au regard ce que le manga lui-même permet de ressentir. Gildas Jaffrennou Texte originellement publié dans le fanzine NOZOMI de Septembre 2002 Remerciements à : Vous pouvez contacter l'auteur gildas.jaffrennou@free.fr
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