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Heidi : Analyse

Heidi marque un nouveau tournant dans l’animation japonaise grand public. Cette série est en effet la première adaptation d’un roman s’apparentant à un drame. C’est aussi le premier dessin animé à vouloir donner vie aux personnages et décrire leur quotidien de la manière la plus réaliste possible, plutôt que multiplier les scènes d’humour ou d’action faciles.

Heidi, série réaliste

Comme pour Horus, prince du soleil, Isao Takahata et son équipe vont essayer de donner à l’animation une certaine noblesse, en rejetant toute infantilisation du médium, pour essayer de toucher le public le plus vaste possible. Takahata va pouvoir instaurer son style réaliste et surtout ouvrir de nouveaux champs à l’animation télévisée. Ainsi, le réalisateur inscrit Heidi dans un cadre social réaliste et ancré dans une réalité culturelle, c'est pourquoi il organise un voyage de repérage avec Hayao Miyazaki et Yôichi Kotabe, afin de retranscrire avec la plus grande minutie les paysages de Suisse et d'Allemagne.

Si Heidi est une série dramatique, elle n’est pas complètement sombre comme peuvent l’être d’autres Meisaku. Si méchanceté il y a, elle n’est pas clairement affichée. Tout est suggéré, et nous la ressentons d’autant plus profondément. Les sentiments dans cette série ne sont pas flagrants (à aucun moment, il y a des signaux « là il faut pleurer »), ils sont ressentis. Ce qui rend les personnages attachants, c’est le souci apporté à la description des scènes de vie quotidienne. On pourra citer, en exemple, le soin apporté aux occupations de l’oncle de l’Alpe, de son travail du bois, des outils de menuiserie qu’il utilise ou la fabrication du fromage.

 

On retrouve également une des caractéristiques des films du futur studio Ghibli, dans le soin apporté à la représentation des aliments et surtout l’inévitable envie d’y goutter qui guette le spectateur. Dans Heidi, de nombreuse scènes tournent autour de la nourriture, de leur bienfait et de leur pureté, dont bien souvent la tension est exacerbée par l’intérêt de Pierre pour la bonne nourriture.

 

Une mise en scène minutieuse et efficace au service des personnages

Le personnage de Heidi représente à lui seul la volonté de Isao Takahata de s'inscrire dans une démarche réaliste avec un minimum d'effets. Cependant la mise en scène doit rester efficace, et ce dès la première scène. Ainsi, dans le livre, on nous explique que tante Dete tient par la main une petite fille aux joues toutes rouges car l’enfant a mis tous ses vêtements les uns sur les autres et que cette petite fille porte aux pieds de gros souliers de montagne. Depuis les multiples adaptations de Heidi, tous médias confondus, beaucoup de dessinateurs ou de réalisateurs ont donné leur propre représentation du personnage. Pour Heidi, Takahata a voulu des formes rondes et simples, se prêtant ainsi bien aux contraintes de l’animation en série TV. Dans le premier épisode, pour sa première apparition à l’écran, Takahata la souhaitait encore plus ronde, cachée sous d’épaisses couches de vêtements. Il souhaitait ainsi mettre en évidence le fait qu’elle avait du mal à bouger comme elle le voulait avec tous ces vêtements et qu’elle devait redoubler d’effort pour se mouvoir. Ce procédé permet aussi de se focaliser uniquement sur le visage de Heidi. Celui-ci ne montre pas beaucoup de sentiments mais plutôt un visage interrogateur dirigé vers sa tante autoritaire.

Heidi est le prototype des futurs personnages de Takahata, et en particulier celui de Setsuko (Le tombeau des lucioles). Elle communique une peine non caricaturale : nul besoin de hurler ou de faire couler des flots de larmes, par le silence et un simple regard, nous ressentons l’émotion de Heidi. Au fur et à mesure qu’avance l’épisode, le visage de Heidi passe par des sentiments d’inquiétude et de joie. A la découverte de la rivière, Heidi montre un léger signe d’inquiétude sur son visage. Puis elle passe dans le village et commence à entendre parler de la mauvaise réputation de son grand-père et avec elle, le spectateur comprend qu’elle ne sera sans doute pas la bienvenue chez lui. Pour contraster avec le sentiment d’inquiétude de la petite orpheline, Takahata choisit des décors et des paysages très gais. A partir du moment où Heidi commence sa montée dans la montagne, le visage de Heidi devient de plus en plus expressif malgré ses vêtements toujours aussi lourds. En chemin, elle rencontre une chèvre, son visage montre sa gentillesse et le spectateur comprend que Heidi va être heureuse ici. Ensuite, elle rencontre Pierre qui suit les chèvres et elle enlève tous ses vêtements et commence à courir en sous-vêtements, libérée de toute contrainte physique et mentale. L’épisode se clôt sur la rencontre de Heidi et de son grand-père. Mais Heidi n’a pas peur de cette situation. Elle est épanouie dans la montagne. Avec son cœur pur, elle entre instantanément dans le cœur de l’oncle de l’Alpe, pourtant bien fermé. Dans cette scène, le public doit être très touché par cette rencontre. Le premier épisode de la série montre à quel point la réalisation de Takahata est construite minutieusement, chronologiquement. Toutes les scènes ont une signification et sont parfaitement liées.

La lente évolution de Heidi dans sa vie à la campagne et sa difficile adaptation aux règles qui lui seront imposées à Francfort sont décrites à travers le regard de l’héroïne. Avec elle nous sommes dépaysés, et avec elle nous apprendrons les règles de sa vie nouvelle. La simplicité dont fait preuve Takahata dans la narration et la mise en scène repose sur un réalisme tout en pudeur et en délicatesse. Alors le scénario ne glisse pas sur nous, nous le vivons et nous devenons cette petite orpheline, ballottée vers un destin inconnu, ne vivant que de peines et de bonheurs précaires. Ainsi, cette série appréciée dans le monde entier, doit en grande partie sa popularité au style narratif nouveau qu’a su introduire Takahata, ce refus de la caricature des sentiments, cette façon de décrire la réalité caractéristique des futurs longs métrages du maître.

La touche Isao Takahata et Hayao Miyazaki

Ce qui frappe le plus en revoyant Heidi, c’est l’évidence que ce soit déjà Isao Takahata et Hayao Miyazaki aux postes clés. Avec le recul, on réalise comment inconsciemment les jeunes français qui ont découvert la série lors de sa première diffusion au tout début des années 80, auront déjà été préparés aux œuvres futures du studio Ghibli. On ne peut que conseiller de voir ou de revoir cette série à tous ceux qui aiment les films du studio Ghibli, et en particulier les œuvres de Takahata. Tant dans le travail réalisé par Miyazaki, Yôichi Kotabe et le directeur artistique Masahiro Ioka, que dans la mise en scène et la direction de Takahata, nous retrouvons des qualités et un savoir-faire très au-dessus de la moyenne des productions pour la télévision.

Au regard de la filmographie de Takahata et Miyazaki, Heidi marque encore une de leurs premières collaborations, mais déjà, comme dans la plupart de leurs œuvres pré-Ghibli, on peut retrouver leur patte respective et leurs thèmes.

La filmographie de Takahata se partage, dans un premier temps, entre des œuvres prenant place dans des univers européens, puis à la création du studio Ghibli, à un retour sur son pays. Mais toutes ses œuvres ont le point commun du souci du détail dans la description précise de la vie quotidienne. La série Heidi n’échappe pas à la règle. Le sérieux du traitement des sentiments des personnages, de leur interaction, la justesse dans la description des sentiments et le souci de réalisme propre à Takahata et dans lequel il a montré la voie, font de Heidi le prototype parfait des futures œuvres crées au sein du studio Ghibli.

Quant à Miyazaki, sa participation sur Heidi échoue au poste du layout et, à cette époque, il n’a pas encore accédé au poste de réalisateur. On serait tenté de croire que son travail sur la série ne lui permettrait pas une grande part d’expression dans le processus de production. C’est mal connaître le personnage. Si avec Heidi, on est bien loin de son univers de Fantasy, qu’il amènera à maturation plus tard, ses tiques de mise en scène et d’animateur sont déjà bel et bien là. Le fait que Heidi soit déjà une héroïne au caractère bien trempé est sans doute anecdotique, et surtout le fruit du hasard, mais on peut déjà imaginer la part d’influence qu’a pu représenter la petite suissesse sur les héroïnes de ses futures œuvres. Par exemple, on retrouve la petite Mei (Mon voisin Totoro) dans la propension qu’a Heidi à ne pas tenir debout sur ses jambes.

 

Mais pour vraiment trouver la patte de Miyazaki, il faut plutôt aller chercher chez les personnages secondaires de l’histoire. Les infos manquent mais Hercule, le chien mangeur d’escargots crus, porte bien la marque d’un personnage 100 % Miyazaki : silencieux, lymphatique, faisant des efforts modérés, uniquement quand la situation le nécessite, il porte en lui les caractéristiques de futurs personnages de la filmographie de l’auteur. On pense bien sur à Totoro, qui prend lui même sa source dans le personnage de Papa panda de Panda, petit panda et dont la production vient de s’achever, mais aussi au chien dans Kiki, la petite sorcière, qui est ni plus ni moins que le descendant direct de Hercule.

 

Comme évoqué plus haut, une des dimensions du travail au layout est d’intégrer les personnages dans le décor. C’est souvent un pré-travail des futures poses clés de l’animation. Même si Miyazaki n’a pas été animateur sur la série, on peut penser que son travail en amont, au layout, a pu servir d’inspiration aux animateurs. C’est ainsi qu’on a souvent l’impression de retrouver sa trace à l’écran et plus particulièrement dans les multiples ruptures de tons observées dans la série, discrètes, comme les emballements du corps de Pierre dans ses courses ou sa façon goulue d’engloutir la nourriture, ou bien encore dans les danses incongrues des chèvres. En version japonaise, cette impression est encore plus accentuée lors du visionnage du générique de fin, ni plus ni moins le brouillon des génériques de Mon voisin Totoro.

 

Car, cette fois nous en sommes sûrs, ces génériques furent animés par Hayao Miyazaki, à l’exception de deux plans du générique de début, la ronde de Heidi et Pierre, qui furent confiés à Yasuji Mori, plus expérimenté. Dans ces deux plans, Mori voulait analyser le mouvement de deux vraies personnes. C’est donc Miyazaki et Kotabe qui exécutèrent la danse dans un parking, près du studio, et Mori qui les filma avec une caméra 8 mm.

  

Les génériques de la série mettent déjà en avant des envolées surréalistes : Heidi qui se balance sur une planche, au dessus de la vallée, et que rien ne semble retenir en l’air, avant d’atterrir sur un nuage qui supporte, comme par miracle, son poids. Pour finir, il est amusant de noter que les participations visibles de Miyazaki à la série sont en parfait contraste avec la mise en scène réaliste de Takahata.

  


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