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Heidi : création de la série

Les origines de la série

L'idée de transposer Heidi en série date déjà de quelques années avant sa diffusion. Il semble que l'instigateur du projet soit le producteur de la série et du film Shigehito Takahashi. Takahashi a l'idée d'adapter le roman depuis bien longtemps. Précisément, le projet d'adapter Heidi en série TV a germée dans son esprit en 1967, soit 7 ans avant le début de la diffusion. Avant le démarrage du projet, il aurait lu plusieurs fois l'histoire originale. Dans les souvenirs du scénariste Isao Matsumoto, le producteur Takahashi lui aurait parlé du projet le 28 février 1971. La véritable année de lancement de la production, proprement dite, de la série, semble être l'année 1971.

Près de 10 ans séparent l'apparition de Tetsuwan Atomu (Astro, le petit robot), la première série TV animée japonaise diffusée en 1963 de la mise en production de la série Heidi. Au lancement de la production, Isao Takahata et son équipe ne peuvent que constater qu'entre ces deux dates, la technique n'a presque pas évoluée. Depuis l'échec public mais non critique de Horus, prince du soleil, en 1968, ils restent résolument persuadés que l'animation mérite de se développer et peut proposer quelque chose de plus riche et de plus profond. Le projet Heidi est l'occasion de reformer autour de Takahata la même équipe qui avait œuvré sur le film de la Tôei et qui a les même envies que le réalisateur. Excepté Yasuo Ôtsuka, on retrouve donc Yôichi Kotabe et Hayao Miyazaki aux postes principaux de la série et même Yasuji Mori qui leur donnera un coup de main.

Entre Horus et Heidi, Takahata et Miyazaki ont resserré les liens qui les unissent au travers de nouvelles collaborations, au fil des passages d'un studio à l'autre. Les deux hommes vont pouvoir compter l'un sur l'autre. Ils viennent de finir les deux moyens métrages Panda, petit panda et ont collaboré à la première série de Rupan Sansei / Lupin III (Edgar de la cambriole) pour TMS. Même si le premier titre est de leur initiative, depuis Horus, ils n'auront pas eu l'occasion de retrouve la liberté créatrice qu'ils avaient difficilement obtenu sur ce film. Miyazaki n'a pas encore donné sa propre vision du personnage de Lupin de Monkey Punch dans Le château de Cagliostro. Le personnage, dont le succès à l'écran dépassera plus tard sa version papier, se cherche encore dans une première série aux qualités techniques rudimentaires et dans laquelle les deux hommes auront peu la possibilité de montrer leur conception de l'animation. C'est avec Heidi qu'ils retrouvent une certaine liberté de création. C'est ainsi que la série peut être vue comme la continuité des engagements moraux pris par Takahata et son équipe à l'époque de Horus en 1968.

Au Japon, la série Heidi a été diffusée du 6 janvier au 29 décembre 1974, tous les dimanches, de 19 h 30 à 20 h, sur la chaîne privée japonaise Fuji TV, pendant une durée de 52 semaines. On sait qu'un épisode fut livré à la chaîne toutes les semaines durant l'année 1974. Difficile d'imaginer, comme on peut parfois le lire, qu'un épisode entier put être produit en 7 jours sans travail de production en amont et un travail simultané sur plusieurs épisodes en même temps. Takahata et son équipe sont des bourreaux de travail mais pas des surhommes. Quoiqu'il en soit et de l'aveu même de Takahata, l'année 1974 fût une période marquée par un labeur colossal et mené sans relâche car il leur a fallu livrer un épisode de 22 minutes et 30 secondes durant 52 semaines.

Repérages

Il est difficile d'avoir une idée précise des conditions de création de la série. On sait, par contre, à l'époque, qu'une des principales innovations en terme de production pour la série Heidi fut le repérage. Ainsi, du 16 ou 25 juillet 1973, Isao Takahata, Hayao Miyazaki, Yôichi Kotabe et le producteur Junzô Nakajima partent en Suisse et à Francfort, en Allemagne, en repérage pour s'imprégner de la vie locale et multiplier les croquis d'ambiances, de décors, mais aussi d'habitants, pouvant devenir des modèles de personnages. Cette pratique peut sembler courante de nos jours, surtout pour les personnes étant familières des techniques de fabrication des longs métrages du studio Ghibli ou de Disney, mais à cette époque, cet usage était vraiment nouveau, encore plus dans le cadre d'une série d'animation prévue pour la télévision.

  
  

C'est lors de son séjour à Francfort, à l'occasion d'une fugue, que Heidi découvre la ville. Pour le spectateur, c'est l'occasion de découvrir des décors d'un grand intérêt documentaire, en particulier lorsque Heidi s'aventure dans un lavoir municipal, peuplé de femmes. Au détour d'une rue, Heidi croise également une machine à vapeur toute droit sortie d'un (futur) épisode de Conan, fils du futur ou Sherlock Holmes.

Ce déplacement dans des pays européens est loin d'être le signe d'un caprice de diva mais amorce déjà le souci de la crédibilité et du réalisme dans le reste de l'œuvre de Takahata. Heidi est l'adaptation d'un roman prenant ses racines en Europe. Takahata est bien conscient, du fait de son statut de japonais, que le regard qu'il va porter sur l'Europe risque de se transformer en images d'épinal. En réalisant Heidi, le souci premier du réalisateur était de montrer une représentation juste de la vraie vie dans les Alpes dans sa série. Son objectif est atteint si les habitants des Alpes tombant sur sa série ne ressentent pas trop de décalage avec leur vraie vie. La vie dans les Alpes n'est pas facile et ses habitants ont une très longue histoire, remplie de coutumes et de traditions, difficilement compréhensibles pour les japonais et il se devait de les respecter. Par exemple, Takahata a expliqué qu'il avait vu beaucoup trop de scènes de films étrangers qui se passent au Japon et dans lesquelles les japonais marchent sur un tatami avec des chaussures. Il ne veut pas de ce genre d'aberrations pour la série Heidi.

Bien sûr, à cause de cette volonté de respecter un mode de vie qui leur est étranger, Takahata et son équipe se heurtent à des difficultés. Le principal obstacle qu'ils rencontrent réside dans la description de la vie de l'oncle de l'Alpe. Dans le roman et la série, le grand-père de Heidi est en dehors des coutumes et de la religion des habitants des Alpes, car il mène une vie isolée. On pourrait croire que la production pouvait prendre plus de liberté avec ce personnage, mais l'équipe, soucieuse de réalisme, s'est demandée s'il était possible de vivre seul dans les Alpes, au milieu des chèvres d'une nature difficile ? Pour que son mode de vie soit réaliste, ils inventent donc le quotidien de l'oncle de l'Alpe. Il fabrique ainsi tous les outils de sa vie quotidienne avec du bois. Mais c'est encore insuffisant pour survivre. Et finalement, pour couper court à tous les autres problèmes de subsistance, ils sont arrivés à la conclusion que l'oncle de l'Alpe, en plus d'effectuer du troc avec les habitants de Dörfli, devait avoir mis de l'argent à côté quand il était à l'étranger.

 

Il semble même que, pendant la pré-production de la série et devant la difficulté de rendre l'univers de Heidi plausible, Takahata se soit mis en tête de créer une version « japonisée » de Heidi. c'est-à-dire de transposer l'intrigue du roman dans son pays avec une japonaise qui habiterait la campagne du Japon... Heureusement, cette idée n'est jamais arrivée à son terme !

L'équipe de production

Heidi établit un nouveau standard de qualité dans le format télévisé, qu'il s'agisse du fond ou de la forme. Ce résultat, Isao Takahata le doit en grande partie à l'apport déterminant de son équipe de collaborateurs fidèles dont il a su s'entourer. Le premier est, bien entendu, Hayao Miyazaki. Sa légendaire aptitude au travail a du être déterminant au poste du layout (organisation et décomposition des plans à l'attention des animateurs et décorateurs) pour la qualité finale de la mise en scène de la série.

Le second est Yôichi Kotabe pour qui Takahata crée spécialement le poste de Character Designer, poste essentiel et garant de l'unité graphique des personnages d'un animateur à l'autre. Encore une fois, ce choix, qui semble de nos jours évident, est en fait la continuité des bouleversements que Takahata avait commencé à orchestrer à l'époque de la création de Horus, prince du soleil, en 1968. Outre une même équipe de personnes et une volonté farouche de donner le meilleur d'eux-même, beaucoup de liens semblent unir ces deux œuvres en terme de production. Comme Horus, Heidi place le réalisateur comme la personne directrice du projet, garant, notamment, d'une grande homogénéité graphique entre ses dessinateurs, qui jusqu'alors avait tendance à apposer leur touche aux plans ou aux séquences dont ils avaient la charge.

Mais il existe un troisième homme, moins connu, qui a été déterminant pour la qualité et le succès de la série Heidi, il s'agit de Masahiro Ioka, le directeur artistique de la série et artiste réputé pour ses dessins de la nature.

 

Selon Takahata, si Ioka n'avait pas été là, Heidi serait née avec une image très différente. Ioka était très important dans le processus de production dans la mesure où il comprenait comment un décor pouvait influer sur les sentiments du public. Le désir de perfection que Takahata souhaitait, même sur une série TV, n'était pas possible à atteindre d'un point de vue artistique. Ioka en était bien conscient mais il a néanmoins fait beaucoup de recherches personnelles pour répondre à la demande de Takahata. Lors de la production de Heidi, il était entouré d'une équipe de dessinateurs. Sa façon de travailler était la suivante : il ne demandait pas à ses collaborateurs des décors d'un haut niveau de finalisation. Il reprenait après eux chaque dessin et c'est sous ses pinceaux qu'il donnait une vraie vie au dessin. A ce jour, pour une raison expliquée plus loin, il ne reste malheureusement pas beaucoup de dessins originaux de son travail sur Heidi.

Dessin du chalet de l'oncle de l'Alpe, réalisé par Miyazaki à l'usage des artistes qui travaillaient sur le storyboard.
Cette illustration de la maison vue de trois quart, réalisée avec minutie, est un exemple du réalisme voulu pour la série.
Jusqu'à Heidi, il était très rare de représenter une maison dans sa quasi-totalité afin qu'elle soit crédible pour le spectateur.

Pour en savoir plus sur la création de la série, voici, croqué en bandes dessinées, l'ambiance particulière qu'a vécu l'équipe de production, à l'époque. Ces planches ont été créées par Hayao Miyazaki, spécialement à l'occasion de l'exposition temporaire Heidi : le travail des créateurs qui a eu lieu au musée Ghibli en 2005. Vous pourrez retrouver une visite virtuelle de cette exposition et apprendre de nouvelles anecdotes de création à notre page consacrée à l'évènement.

 

Cliquez pour agrandir les planches.

Technique

Sur Heidi, Isao Takahata et son équipe se retrouvent à nouveau confronté aux contraintes techniques de la production de série TV. Ils doivent donc abandonner l'idée d'une animation souple pour une animation plus minimaliste qui répond aux cadences exigées par la télévision.

A l'écran, l'animation est saccadée, bien sûr, mais se rattrape par une grande variété de poses que l'on peut attribuer à Yôichi Kotabe et Hayao Miyazaki au poste du layout. Ce poste, qui intervient après la mise en image du scénario dans l'étape du storyboard, est toujours difficile à définir simplement. Il faut tout d'abord comprendre comment fonctionne la décomposition d'un plan : souvent un décor (parfois un second en haut de la pile si le personage passe derrière un élémént de décor) et la (ou les) couche(s) d'animation. Ces éléments à créer sont demandés aux décorateurs et animateurs. Au stade du layout, on place les personnages en action dans le plan, ce qui équivaut souvent à une ébauche de poses clés et ce qui tendrait à expliquer pourquoi on a tendance à reconnaître la patte de Miyazaki à l'écran dans le posing des personnages.

La série Heidi a nécessité trois fois plus de cellulos qu'une série de l'époque. On ressent à l'écran cette surabondance de dessins en distinguant très peu de réutilisation d'animations, procédé utilisé et décrié dans les séries d'animations japonaises mais qui est en fait la marque de fabrique de ce genre de séries partout dans le monde. Cette intelligente pirouette dans la gestion de l'animation peut être attribué au Character Design, très malin, de Kotabe qui a su créer, outre un graphisme marquant encore 30 ans plus tard, un dessin tout en rondeur pour les personnages. On aboutit à une économie de traits, donc le dessin est très facile à redessiner et à animer.

Concernant les décors, Masahiro Ioka et son équipe ont la lourde tâche d'amener une ambiance et de la couleurs à l'image. En revanche, peu de couleurs sont attribuées aux personnages, les ombres portées sont très rares, sans doute pour faciliter le gouachage des cellulos, déjà abondants. On peut remarquer certains détails, comme par exemple, le fait que les costumes des personnages ne soient jamais renouvelés : Heidi n'aura que 4 robes dans toute la série, Claire, même à la montagne, ne quittera jamais sa robe de ville, alors que sa condition sociale, mais surtout l'aspect pratique de la chose, devrait l'y autoriser... On pourrait croire que cette économie dessert la qualité de la série. Mais il n'en est rien à l'écran. Car encore une fois, la qualité et la multiplication des poses, associées aux relations et à la narration de l'histoire, passent au premier plan et accaparent notre intérêt de spectateur, qui se moque bien finalement de savoir le nombre de vêtements dans la garde robe de Heidi.

La diffusion de la série

Heidi à la TV japonaise

La diffusion de Heidi à la TV japonaise débute le 6 janvier 1974. A cette époque, la chaîne Fuji TV ne croit pas au succès de la série. Elle se dit qu'il sera difficile d'obtenir un succès public avec une série sérieuse, voire dramatique. Personne ne peut imaginer que l'histoire d'une petite fille dans les Alpes puisse avoir tant de succès. Et pourtant, celui de Heidi est immédiat. Il faut savoir qu'à cette époque, au Japon, les séries d'animations diffusées sont, soit des séries fantastiques ou de S.F. pour les adolescents comme Shinzô Ningen Kyashân (Casshern) ou Gettâ Robo (Getter Robo), soit des séries mignonnes et inoffensives pour les plus petits comme Konchû Monogatari: Shin Minashigo Hatchi (Le petit prince orphelin). Toutefois, à la grande surprise du diffuseur, l'audimat ne cesse d'augmenter du premier au dernier épisode de la série, non seulement chez les enfants mais aussi chez les adultes. En automne 1974, la diffusion de la célèbre série Uchû Senkan Yamato (Yamato) débute sur le même créneau horaire. Cependant, il faut attendre la disparition de Heidi de l'antenne pour qu'elle atteigne véritablement le succès. Malgré des erreurs de gestion, ce triomphe permet la création de Nippon Animation et de ce qui s'appellera bientôt les cycles annuels des World Masterpiece Theater.

Quatre ans après la diffusion de Heidi, un projet de film, adapté de la série, est mis en chantier. En mars 1979, un film de 97 minutes voit le jour. Il est réalisé par Sumiko Nakao. Le film est en fait un travail de remontage de la pellicule ainsi que de redoublage de la série de Isao Takahata.

Il faut savoir que les cellulos originaux de la série sont très rares et extrêmement recherchés par les fans d'animation (outre les collectionneurs, la série Heidi et l'imagerie qui l'accompagne sont très vivaces dans l'esprit des japonais, encore de nos jours). Situation très rare, leur rareté vient du fait que la quasi-totalité des dessins ont été perdus par Zuiyô Eizô à la fin de la production de la série alors qu'ils auraient dû être archivés. Pour les collectionneurs, ils représentent une sorte de Saint Graal et sont extrêmement rares de nos jours. C'est ainsi que pour la production du film, et notamment pour la publicité l'entourant (affichages et pamphlets), on a recréé des dessins originaux. A la sortie du film en salles, les affiches sont très recherchées et sont souvent volées dans la rue par les collectionneurs les plus fanatiques. Preuve que la série est toujours aussi populaire au Japon, un site officiel et une page facebook continuent à être mis à jour.

Heidi à la TV en Europe

En France, les premiers épisodes de Heidi ont été diffusée de manière chaotique sur TF1 en décembre 1979 et il faudra attendre la toute fin de l'année 1980 pour que la série devienne vraiment hebdomadaire. Elle est repassée beaucoup moins souvent que dans la majorité des autres pays européens. La série a également été diffusée et rediffusée régulièrement en Allemagne, en Autriche, en Espagne et en Italie. A noter que la mélodie du générique français, interprété par Danielle Licari, est la même que dans les versions allemande et italienne. Autre anecdote intéressante, sur internet, de vénérables défenseurs de l'animation japonaise, nous rappellent que lors de ses premières diffusions, en Europe, Heidi avait été sévèrement critiquée pour ses « dessins affreux » et son « horrible animation » qui a été comparée à celle des long métrages de Disney... En outre, les détracteurs de la série pensaient que les japonais avaient choisi une histoire se déroulant en Europe pour des raisons marketing, afin de mieux pénétrer notre marché...


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