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Horus, prince du soleil : Production

Le projet original d'Horus, prince du soleil consistait en l'adaptation d'une pièce de théâtre de marionnettes de Kazuo Fukazawa nommée Chikisani no Taiyô (Le soleil de Chikisani), qui s'inspirait elle-même d'une légende Aïnou. Les Aïnous sont une minorité ethnique en voie d'extinction qui vit au nord de Hokkaidô, l'île la plus au Nord du Japon. Les Aïnous sont également un sujet un peu tabou dans l'histoire du Japon car c'est une population maltraitée par les Japonais. Le scénario d'Horus, prince du soleil est une libre adaptation de cette pièce, collaboration entre Kazuo Fukazawa et Isao Takahata.

Le scénariste Kazuo Fukazawa.

L'histoire du film est très différente de la légende originale. Celle-ci n'a été qu'une source d'inspiration. Mais comme le projet était fondé sur une légende Aïnou, Takahata tenait à placer le contexte de son récit dans cette communauté (plus tard, Hayao Miyazaki décidera également de les représenter dans Princesse Mononoke). Mais à cette époque, pour les raisons historiques évoquées plus haut, la direction de la Tôei Dôga s'opposa à ce que le film prenne place dans cet environnement. Le président du studio, Hiroshi Ôkawa, voulait également s'ouvrir au marché international avec une histoire recentrée dans un contexte occidental. Takahata a donc transposé le film dans une Europe du Nord et de l'Est, qui, faute de documentation, tient en définitif plus du pays nordique tel qu'il l'imaginait. D'autant plus imaginaire, qu'il parvient finalement à glisser des éléments, graphiques et autres, Aïnous, comme les costumes, parfaitement reconnaissables de cette communauté.

Pamphlet de Chikisani no Taiyô, la pièce qui a inspiré Horus, prince du soleil.
On peut déjà y retrouver les noms de Hols, Hilda et du loup gris.

La production d'Horus, prince du soleil, 10ᵉ long métrage de la Tôei Dôga, commence en 1965. C'est est un pari difficile à l'époque, Takahata et son équipe sont jeunes et manquent d'expérience mais ils souhaitent néanmoins innover et trouver de nouvelles techniques pour dépasser leur savoir-faire. Comme expliqué précédemment, ils veulent que le projet soit le film de la rébellion contre la direction de l'époque. Ils souhaitent que ce projet soit plus qu'un film d'animation mais un vrai film. Ils se donnent donc beaucoup de mal, avancent de manière laborieuse, s'arrêtant à chaque détail.

« Si nous nous sommes surpassés dans ce film, c'est grâce à Takahata et à la façon dont il voulait représenter le contenu du film », raconte Yôichi Kotabe. « Il était très exigeant sur la façon dont nous dépeignons les personnages. Ce qu'ils faisaient. Leurs actes devaient être justifiés. Leurs expressions devaient être appropriées à chaque situation. »

Ces exigences de qualité et les difficultés techniques firent prendre du retard à la production que la Tôei voit d'un mauvais œil. La production sera ajournée une fois et la direction imposera des coupes pour réduire la durée du film.

L'exemplaire du scénario du film de Hayao Miyazaki.

La production d'Horus, prince du soleil est également un lieu de changement des méthodes de travail. Dans les années 60, chez Tôei Dôga, dans la chaîne de fabrication d'un long métrage, le réalisateur n'est pas vraiment le chef d'orchestre garant d'une unité formelle et de la vision globale de l'œuvre que l'on connaît maintenant. Beaucoup de libertés sont laissées aux animateurs. Avec Horus, prince du soleil, Takahata change ce mode de fonctionnement et s'attribue ce rôle directeur. Il imprime sa marque bien en amont, dès le story-board.

« Jusqu'à ce film, j'avais eu peu de contraintes », ajoute Kotabe. « J'exagérais les expressions des personnages, je leurs faisais faire des mouvements qui avaient de l'allure mais qui n'étaient pas vraiment justifiés. Cette fois-ci, c'était impossible. Pour ce film, le réalisateur nous avait donné des directives bien précises. Jusqu'alors, le système fonctionnait sur la liberté accordée aux animateurs plutôt que sur une personnalité directrice unique. M. Takahata réfléchissait au contraire suivant une logique d'achèvement de l'œuvre autour d'une unité. Il avait des demandes précises, fondées sur la recherche d'une cohérence. Le fait d'avoir des contraintes nous a stimulés. Ça nous a fait progresser. Pour répondre à ses attentes, nous avons du nous surpasser. Nous ne pouvions pas nous contenter de faire du sur place. »

Mais ce ne sont pas que les idées de Takahata que l'on retrouve dans Horus, prince du soleil. La production du film est également un film d'équipe, un lieu d'émulation unique entre une génération de jeunes artistes et celle d'artistes vétérans très expérimentés, qui œuvrent de concert activement à la recherche des idées, impliqués à tous les stades de création et tous soudés par une logique d'unité formelle cohérente et de mise en valeur du travail de groupe.

L'influence de Yasuji Mori, vétéran comme Yasuo Ôtsuka, designer et animateur de talent, à en ce sens été capitale. C'est, par exemple, sous son influence, lorsqu'il les rejoint après une première interruption de production, que l'équipe comprend qu'il serait efficace et agréable d'unifier l'esthétique globale du film sur le plan du dessin et de l'animation. Ce sont là les balbutiements du poste de direction de l'animation qui commence à se généraliser au sein de la Tôei Dôga puis dans toute l'industrie japonaise de l'animation.

C'est également grâce à cette grande liberté, que Miyazaki lui-même, qui ne devait être qu'un simple intervalliste sur le film, grâce à sa volonté et son abnégation, s'occupa de la construction scénique/layout, en plus de l'animation.

Sur le film, Takahata soigne tout particulièrement les « mouvements de caméra » (concrètement, à la prise de vue, la caméra ne bouge pas dans le dessin animé traditionnel), la représentation de l'espace et la façon dont les personnages y évoluent (en utilsant le hors-champ), comme dans un film en prise de vue réelle. Il expérimente différentes techniques pour tenter de recréer cette sensation de profondeur et de réalisme et donc dépasser le cadre technique limité du dessin sur une feuille de papier. Il puise son inspiration chez Paul Grimault mais aussi chez Walt Disney et leurs célèbre caméra « multiplane » qui permet de créer des effets optiques proches des résultats obtenus en prise de vue réelle.

« Au moment de la production d'Horus, je n'étais pas encore très attentif à l'idée d'adopter des techniques cinématographiques », se souvient Miyazaki. « Heureusement, c'est Takahata qui prenait ce genre de décision. La mise en scène de Takahata est assez orthodoxe. Il accorde une grande importance à la juste représentation du temps et de l'espace. J'ai subi sa grande influence. »

Le dossier de presse d'époque à l'attention des salles de cinéma, illustré par Hayao Miyazaki.

Horus, prince du soleil ne fut achevé que trois ans après son lancement, en 1968, et fut un échec commercial. Distribué comme son 14ᵉ long métrage d'animation et après 10 jours d'exploitation, la Tôei retire le film des salles, les recettes étant trop faibles. La promotion à l'attention du nouveau public des lycéens et des étudiants fut à l'époque très mal menée par le studio. Le public habituel n'étant pas habitué à ce nouveau contenu ne s'était également pas déplacé. Mais le film est récupéré par les mouvements lycéens et étudiants anti-gouvernementaux de l'époque. Les étudiants utilisaient les mangas et les animes pour véhiculer des idées anti-gouvernementales, contre l'autorité, confortant ainsi un peu plus Takahata et son équipe que les mangas et l'animation pouvaient prendre une place de plus en plus importante d'un point de vue social et politique.

Trente-cinq ans après, lorsqu'il est interrogé sur le destin du film, lors de son passage en France, en décembre 2001, Miyazaki répond avec humour qu'il ne peut rien contre le mauvais goût du public : « Je me suis donné beaucoup de mal pour ce film et j'étais persuadé qu'il allait changer le monde. En fait, ce film s'est révélé être un échec commercial mais je n'ai pas pour autant été déçu. Il arrive que les spectateurs soient des imbéciles (rire). Depuis, j'ai décidé que je ne serais jamais déçu ou content des scores d'un film. »

Horus, prince du soleil ouvre cependant la voie à des histoires aux ressorts dramatiques et à des personnages psychologiquement plus complexes, ainsi qu'à des adaptations de tout un tas d'oeuvres du monde entier, comme par exemple, le chat botté (Nagagutsu wo Haita Neko) de Charles Perrault en 1969. Ce dernier, conçu dans la foulée d'Horus, prince du soleil, donnera lieu à trois films inspirés du conte. La renommée du chat, personnage principal, qui sert ensuite de logo à la Tôei Dôga, est encore aujourd'hui très vivace et très populaire au Japon. Tout le monde le connaît, même les plus jeunes qui n'ont jamais vu le film.

Cependant, à l'époque de la sortie du film, Ôtsuka préfère quitter le studio après cet échec et Takahata ne sera plus autorisé à réaliser d'autres longs métrages pour la Tôei. Lui et son équipe durent rabaisser, momentanément, le niveau de leurs ambitions pour les recadrer au format du petit écran en attendant, un jour, Nausicaä de la Vallée du Vent...


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