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Nausicaä de la Vallée du Vent : Création du film

Origines

« Il n'y a jamais eu une œuvre d'art qui n'a pas reflété de quelque manière son époque... Nausicaä vient de la façon nouvelle dont on regardait la nature dans les années 70. » Voilà comment Hayao Miyazaki résumait son film dans le magazine Animage en 1993, soit presque une décennie après sa sortie. Dans la même interview, il a confié que le grand manga sur lequel le film est basé était seulement un travail « bouche-trou » : « J'ai commencé à dessiner le manga parce que j'étais sans travail en tant qu'animateur. » L'histoire de Nausicaä de la Vallée du Vent est cependant à l'origine une proposition de film.

L'extraordinaire manga qui a servi de base au film.

Au début des années 80, Tokuma Shoten, la maison-mère du magazine Animage, décide de lancer des projets artistiques sur différents supports. Le rédacteur en chef d’Animage, Toshio Suzuki, propose alors d'accompagner plusieurs projets de films de Hayao Miyazaki.

Le premier est Sengoku Majô (Le château diabolique de Sengoku), dont l’univers n’est pas sans rappeler Princesse Mononoke, ou encore les futurs Le château dans le ciel et Mon voisin Totoro.
Sengoku Majô narrait les aventures d’un jeune garçon né à une époque de guerres médiévales qui se retrouvait soudain confronté à des envahisseurs venus d’une autre dimension.
« Une époque où l’on trouve des statues de grands bouddhas laissées à l’abandon dans les hautes herbes. Des paysages dévastés et l’énergie des guerriers du Kantô. Voilà quelques-uns des éléments qui constitueront l’univers de ce film » commentait alors Miyazaki à propos de ce projet.
Différentes machines et autres appareils dont il a le secret seraient également intervenus dans le scénario, ainsi qu’un gigantesque château volant...

Le second projet était l’adaptation d’une bande dessinée de l’auteur américain Richard Corben, intitulée Rolf. Elle narre l’histoire d’une princesse protégée par son chien-loup transformé en homme par un magicien. Yutaka Fujioka, président de Tokyo Movie Shinsha, l’avait rapportée d’un séjour aux Etats-Unis parmi tout un tas d’autres et Hayao Miyazaki l’affectionnait particulièrement.
Dès cette phase préparatoire, Miyazaki s’était déjà largement éloignés de l’œuvre de Corben. Les croquis réalisés dans le cadre de ce film montraient de nombreux éléments absents de la version originale : la Vallée du Vent, des vers des sables et le personnage de Yala, reine des goules, déjà proche de la Nausicaä définitive.
En fin de compte, c’est bien Rolf qui servit de base à Nausicaä de la Vallée du Vent en y ajoutant des ingrédients purement de science-fiction, comme la « mer de la décomposition ».

La reine Yala, future princesse Nausicaä !

Mais Tokuma Shoten refuse ces deux projets, car selon les producteurs, un film sans œuvre originale ne peut plaire au grand public. Miyazaki décide alors de créer sa propre œuvre originale... Nausicaä, qui est publiée chez Animage sous l’impulsion de Suzuki. C’est ce dernier qui conseille Miyazaki sur le style graphique du manga et lui laisse la possibilité de créer une œuvre aux détails foisonnants et précis, avec une mise en scène complexe et puissante. Le réalisateur impose certaines conditions : il avait une totale liberté sur le choix de l'histoire et il pouvait suspendre ou arrêter le manga dès qu'il retrouvait du travail dans l'animation.

Dans une conversation avec le romancier américain Ernest Callenbach, auteur d'Ecotopia, Miyazaki a expliqué qu'un événement précis a conduit à la création de Nausicaä de la Vallée du Vent : la pollution de la baie Minamata avec du mercure. Parce que les niveaux de pollution rendaient la consommation des poissons impossible, les gens ont arrêté de pêcher dans cette zone. En quelques années seulement, une augmentation considérable des réserves de poissons dans la baie, devenue bien plus riche que partout ailleurs au Japon, a été observée. Miyazaki a avoué que cette nouvelle lui a donné des frissons. Il a trouvé admirable la force et les capacités de réaction et d'adaptation des créatures vivantes.

Les origines du personnage de Nausicaä et de son monde, quant à eux, remontent bien plus loin. Enfant, Miyazaki a lu le conte japonais traditionnel datant du XIIᵉ siècle, Mushi Mezuru Himegimi (La princesse qui aimait les insectes), l'histoire d'une princesse médiévale fascinée par toutes les créatures vivantes et les insectes en particulier. Des années plus tard, en parcourant le dictionnaire de la mythologie grecque de Bernard Evslin, il découvre la princesse Phénicienne Nausicaä, qui a secouru Ulysse dans l'épopée d'Homère. L'image de cette jeune fille de nature douce, joyeuse et sensible a fusionné avec celle de l'héroïne japonaise pour devenir la princesse du petit royaume rural de Miyazaki.

L'écosystème, que cette dernière aime et étudie avec tant d'ardeur, est basé sur des écrits historiques et scientifiques que le jeune Miyazaki a creusés au fil des années. Il en est de même pour le royaume de la Vallée du Vent et les pressions politiques et sociales qu'il subit, inspirés d'ouvrages historiques, politiques et sociologiques.

Parmi les écrits ayant influencé la création de Nausicaä de la Vallée du Vent, on peut citer :

C'est ainsi que Nausicaä de la Vallée du Vent est s'est bien plus incarnée dans la défense de la paix et de l'environnement que dans ses inspirations grecques et japonaises. De même le monde l'entourant est devenu de plus en plus complexe.

Production

En très peu de temps, le manga Nausicaä de la Vallée du Vent a acquis une telle popularité qu'une version animée peut être envisagée. Pour commencer, Animage suggère de faire un petit film d'une quinzaine de minutes. Hayao Miyazaki impose son ami Isao Takahata comme producteur. De plus, une vidéo de 15 minutes ne lui convenant pas, il propose donc une O.A.V. d'une heure. Quand enfin Tokuma lui offre la possibilité de réaliser un long métrage, le film naît.

Le travail débute le dernier jour de mai 1983. L'animation a commencé début août et le film sort en mars 1984. Dès le début, Miyazaki se met dans une position difficile. Avec seulement 16 chapitres du manga terminés (l'équivalent des deux premiers tomes de l'édition française), il est confronté au problème de construire un film se suffisant à lui-même, avec une histoire complète, et sans trop dénaturer le manga. Pour ce faire, Miyazaki le réalisateur fait l'amalgame de plusieurs éléments de l'histoire de Miyazaki le mangaka : il fait se télescoper quelques détails, il met l'accent sur certains personnages et diminue l'importance d'autres. Il focalise sa narration sur l'invasion de la Vallée du Vent par les Tolmèques. Il a donc désormais son scénario.

Le planning de production de 9 mois (ci-contre, le cahier de production) et le budget de 1 million de dollars sont serrés. Jean Giraud (alias Mœbius), admiratif, les a d'ailleurs mis en contraste avec les gros moyens de la coproduction de Némo duquel Miyazaki s'était retiré. Le travail est d'autant plus difficile que Tokuma n'a pas de studio à mettre à disposition. Miyazaki et Takahata font alors appel à un studio extérieur : Topcraft. Comme résultat de cette collaboration, le fondateur du studio Topcraft, Tôru Hara, rejoindra plus tard la direction du studio Ghibli.

Takahata a participé en tant que producteur, mais à contre-cœur. Miyazaki ne cache d'ailleurs pas que leurs « conceptions pour réaliser un film sont totalement différentes. Si nous discutons ensemble d'un plan de production, nous n'arriverons jamais à nous mettre d'accord. » L'implication de Takahata est pourtant venue d'une requête de Miyazaki. Sachant qu'il n'y avait pas de moyen de production chez Tokuma, et qu'il ne pouvait pas s'occuper de tout seul, Miyazaki demande à Tokuma de persuader Takahata de devenir producteur. « J'ai entendu dire que Takahata-san a finalement dit oui après avoir utilisé un cahier entier pour mettre en place ses idées. Mais je savais qu'en vérité, il ne voulait pas le faire. Un réalisateur ne peut pas produire le film d'un autre réalisateur. Si deux réalisateurs discutent seul à seul, cela se termine en effusion de sang. » Néanmoins Miyazaki a besoin de Takahata, car il connaît sa ténacité, sa détermination et sa faculté à résoudre les problèmes. Sa contribution sera en effet plus que bénéfique pour le projet. C'est par exemple Takahata qui a su persuader le jeune compositeur expérimental Joe Hisaishi de se consacrer à la musique de film. On sait que cette première collaboration sur Nausicaä sera la première d'une longue série.

Quand Nausicaä sort dans les salles, le succès est au rendez-vous. Près d'un million de spectateurs se sont déplacés, ce qui est énorme pour l'époque. Les studios d'animation recommencent à croire en la validité des projets de long métrages et les nombreux prix que le film reçoit apportent la reconnaissance internationale qui manquait à l'animation japonaise. Enfin, grâce à ce succès, Miyazaki et Takahata obtiennent de Tokuma Shoten la possibilité de fonder le studio Ghibli.

  

Les jaquettes vidéos japonaise, américaine et française

Seul point noir à ce tableau : l'édition américaine (mais aussi française) du film Warriors of the Wind. Dévastée par une série honteuse de coupes, l'œuvre de Miyazaki a été privée de ses plus belles scènes pour proposer une version ne conservant que l'aspect action/aventure de l'histoire. La jaquette de la vidéo est significative du manque de respect des éditeurs américains : on croirait la jaquette d'un sous-produits de Star Wars et seule la présence discrète en haut à droite de Nausicaä sur son Moeve permet de deviner de quel film il s'agit. La version française sujette aux mêmes coupes n'est pas en reste avec des titres plus ridicules les uns que les autres : La princesse des étoiles ou encore Le vaisseau fantôme.

Miyazaki et Takahata ont été très choqués par la version américaine : « C'est absolument horrible ! Ils ont enlevé la musique de Hisaishi, changé les dialogues... Nous n'avons pas cédé les droits de distribution aux pays étrangers depuis lors, et nous ne le ferons plus jamais sans un examen minutieux des conditions au préalable. » A cause de ce triste épisode, l'exportation des films du studio Ghibli sera bloquée pendant de longues années.

C'est donc bien plus tard que Nausicaä de la Vallée du Vent a été redistribué en DVD par Disney aux Etats-Unis, dans sa version originale. La France, toujours privilégiée, a eu la chance de découvrir d'abord le film sur grand écran le 23 août 2006.

Art et technique

Bien que l'histoire de Nausicaä de la Vallée du Vent se déroule dans un univers futuriste, des millénaires après notre époque, elle n'est pas destinée seulement à un public amateur de science-fiction. Ses aspects post-apocalyptiques sont indéniables mais ils doivent peu aux sources SF. Le Japon a eu sa propre apocalypse au 20ᵉ siècle et nul ayant vécu la Seconde Guerre mondiale ou étudié l'histoire n'a besoin de s'inspirer des récits de science-fiction pour imaginer les « Sept jours de feu ». Hayao Miyazaki a d'ailleurs dit dans une interview au magazine Comic Box que, bien qu'il ait lu étant jeune un large éventail d'ouvrages de science-fiction, il ne s'est jamais vraiment intéressé aux récits de fiction. Et même s'il admet que des titres comme Nightfall (Quand les ténèbres viendront) d'Isaac Asimov, Hothouse (Le monde vert) de Brian Aldiss et Le seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien lui ont fait forte impression, sa source d'inspiration première reste la nature et la force vitale qui la caractérise. « Je ne m'intéresse pas aux films d'aventure spatiale, puisque dans l'espace, ce n'est qu'obscurité. Toute mon œuvre d'animation et de bande dessinée montre la terre, le ciel et la mer. Tout se rapporte à ce qui peut arriver sur la Terre. »

Croquis du Fukai par Hayao Miyazaki.

Dans Nausicaä, la vie animale et végétale apparue sur terre après les « Sept jours de feu » est assez éloignée de celle de notre monde. Mais, malgré une sensation initiale d'étrangeté, sa représentation détaillée et sa cohérence laissent au spectateur une impression de réalité propre. Le Fukai est constitué d'espèces de champignons géants, de gelées et de plantes étranges n'ayant pas d'équivalents terrestres actuels. Cette « mer de la décomposition » peut être considérée comme un être vivant unique qui se reproduit de manière anarchique et endémique grâce à des spores transportées par les insectes et par le vent. Tout ce qui y vit est hautement toxique et néfaste aux formes de vie de l'ancien monde.

Les insectes qui protègent ce milieu hostile sont particulièrement intéressants et nous rappellent le lien de l'héroïne avec la légendaire princesse qui aimait les insectes. Les Ômu sont de magnifiques incarnations de la force brutale de la nature. Néanmoins, leur grande taille et leur puissance sont commandées par une intelligence qui se manifeste aussi bien dans un système social évolué, que dans leurs moyens de communication à distance ou encore dans une attention toute particulière pour les jeunes de leur espèce. Par ces aspects les Ômu ne sont pas sans rappeler les immenses mammifères marins que sont les baleines. Les insectes-dragons volants sont tout à fait étonnants par leur morphologie, leurs mouvements et le son merveilleux et évocateur qui les accompagne.

Le design complexe de ce biosystème n'avait pas été pensé dans le but d'être animé. Cela a obligé Miyazaki et son équipe d'animateurs à développer quelques nouvelles techniques d'animation. Si le réalisateur en général préfère user des méthodes traditionnelles, Nausicaä a demandé une certaine inventivité. Par exemple, pour dépeindre les mouvements d'Ômu comme le réalisateur l'imaginait, il a été nécessaire d'animer la créature en utilisant des couches de cartes superposées pour les différents segments de son corps (ci-contre, Miyazaki travaillant sur le problème).

Les paysages, verdoyants et paisibles de la Vallée du Vent et les terres dévastées et désertes en dehors créent un fascinant contraste. Dans le village englouti que visite Yupa au début du film, des couches de champignons et de poussière créent une atmosphère de mort et de désolation. Pourtant, dans le Fukai, une fois l'étrangeté hallucinogène des couleurs et des formes acceptée, on découvre de la lumière et de la vie partout. La technologie du monde humain est bien terne en comparaison. Les avions et machines de guerre Tolmèques sont gros, vieux et disgracieux. Même les moulins à vent de la Vallée font pâle figure devant les structures crées par la nature.

 

Croquis d'un navire de guerre Tolmèque et des moulins à vent de la Vallée.

On voit que les styles artistiques et les modes d'expression sont très similaires d'un peuple à l'autre dans le film. Parce que l'immense guerre, qui s'est terminée par le désastre des les « Sept jours de feu », a réduit presque toute l'humanité à un niveau de croyance et de technologie proche du féodal, il y a peu de variations dans le style ou la forme des objets, que ce soient des vêtements, des véhicules ou des armes.

La musique de Joe Hisaishi, la première de sa carrière pour un film est déjà très aboutie, malgré des moyens plus limités que dans ses prochaines productions. Quelle beauté et quel souffle dans les thèmes d'ouverture et de fermeture ! L'utilisation de synthétiseurs est encore importante mais ces sonorités rajoutent à la singularité de monde de Nausicaä. La bande sonore enfin n'est pas en reste et complète magnifiquement la musique. Les sons étranges mais convaincants de l'environnement surnaturel du Fukai, les éclats de bois, le fracas du métal, le bruit des explosions... tout est parfaitement dosé avec les dialogues et les moments de silence, pour créer une imagerie sonore qui appuie superbement les images sur l'écran.


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