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Fifi Brindacier : Entretien avec Hayao Miyazaki (1/2)

 

De Tôei Dôga à A Production

Pour commencer, j’aimerai en savoir un peu plus sur le moment de votre départ pour A Production. Quelle était votre position à Tôei Dôga quand le projet Fifi Brindacier est arrivé ?

J’étais devenu un collaborateur important dans la hiérarchie. Mais il était évident qu’il était inutile de rester à Tôei Dôga. La société avait durement fait savoir qu’elle ne donnerait jamais plus à Isao Takahata l’occasion de réaliser. Et elle avait raison, car nous avions créé un film, Horus, prince du soleil, qui n’avait pas réalisé beaucoup d’entrées.
C’est à ce moment-là que Paku-san (NDT : Isao Takahata) a reçu le projet Fifi Brindacier. Je pensais que s’il s’occupait de la réalisation ce serait mieux d’y participer, car pour avoir du travail conséquent, il fallait travailler avec lui.
Quand Tôei Dôga a su que nous allions démissionner, avec Kotabe-san de surcroît, elle s’est mise à s’affoler. Nous faisions partie des figures principales de la production et du syndicat. Pas tout à fait au même moment que nous, un décorateur souhaitait partir aussi. Mais comme la réaction de la société était terrible, il avait du mal à annoncer son départ.

Dans cette situation, avez-vous beaucoup réfléchi jusqu’à votre décision finale ?

Non, j’ai rapidement pris ma décision car j’étais dans une position où je me disputais avec la moitié des gens concernant l’attitude à adopter par rapport au travail. J’avais bien sûr des amis mais il y avait pas mal de gens à qui je ne parlais plus dans les couloirs. La situation était difficile à ce point là et ça me fatiguait. Je n’avais donc aucun regret de partir, c’était le bon moment. Ce n’est pas bon de rester dans ce genre de situation. Après tout, c’était ma vie.

J’imagine que ce n’était pas commun de continuer à travailler en changeant de studio à cette époque.

Non, c’était déjà normal. Quand le studio d’Osamu Tezuka, Mushi Production, a été créé, beaucoup de personnes ont quitté Tôei Dôga. Et c’était justement le moment où ces exodes se sont calmés.
A la base, je suis dessinateur et pas l’employé d’un studio. J’ai choisi ce métier et je n’appartiens à aucune société. Si on souhaite une vie tranquille, alors il ne faut pas choisir ce travail. C’est ce que je pensais avant d’entrer à Tôei Dôga.

Yasuo Ôtsuka vous avait-il déjà parlé de A Production ?

Depuis son départ de Tôei Dôga, Ôtsuka-san avait déjà travaillé sur deux saisons de la série TV Les Moomin (Mûmin, 1969-1970). A cette époque, c’était des séries sur le sport comme L'étoile des Géants (Kyojin no Hoshi, 1968-1971) qui avaient du succès. Cependant, A Pro avait fait le choix d’adapter des livres pour la jeunesse. De plus, le studio n’avait fait aucune concession sous prétexte que c’était une série TV. C’était tout à fait respectable.
C’est Les Moomin qui a ouvert la porte de cet espoir. C’est pourquoi, j’ai pensé qui il y aurait chez A Pro la possibilité de créer des séries remarquables. Et quand j’ai entendu parler du projet Fifi Brindacier, j’ai ressenti cet espoir.

Voulez-vous dire : « l’espoir de changer le monde de l’animation à la télé » ?

Non, ce n’est pas exactement cela, mais plutôt la possibilité d’arriver à quelque chose même si c’est pour la télé. Je n’ai jamais pensé que la télévision était plus libre et plus merveilleuse. Je pensais que regarder la télé n’était que dépravation.
A cette époque, je me souviens que Fifi Brindacier était une bonne œuvre, mais je ne la pensais pas intéressante. Cependant, je me disais que Paku-san mettrait en valeur son contenu et que je me concentrerais sur la mise en scène et l’univers de cette œuvre. Malgré tout, mon travail est devenu plus conséquent.

Repérage en Suède

Aussitôt la pré-production commencée, vous êtes partis en repérage en Suède.

Le patron de Tokyo Movie, Yutaka Fujioka, est parti en Suède pour obtenir les droits d’adaptation de Fifi Brindacier. Et tant qu’à voyager, pourquoi ne pas emmener avec lui quelqu’un de la production ?
A cette époque, je n’avais de connaissances sur la vie en Europe que par les livres et les films. C’était plutôt abstrait. Ma mission était donc d’observer la vie en Europe en détails. Je me sentais investi d’un rôle important.

C’était là votre premier voyage à l’étranger.

C’était en 1971, un moment où les voyages à l’étranger étaient compliqués. Ce n’était pas encore des avions gros-porteur. Nous avons donc fait une escale à Anchorage qui nous a beaucoup couté en temps. Si je revenais les mains vides, on me verrait comme un inutile. Je devais donc rapporter des résultats. J’ai alors songé à quel point ça avait du être difficile pour Natsume Sôseki de partir étudier à l’étranger aux frais du gouvernement.

Les image board basées sur ces repérages sont-elles présentes dans le livre ?

J’ai commencé à dessiner avant de partir. Sur place, j’ai observé tout un tas de choses variées et intéressantes et je m’y suis beaucoup référé. Notamment lorsque je suis allé à Visby sur l’île de Gotland. Je me suis dis avec surprise que c’était vraiment là le monde de Grimm et d’Andersen. C’est un endroit où la société de production allemande Beta Film a tourné le film Les aventures de Fifi Brindacier (1969). Les murailles et la vieille ville hanséatique datant du moyen âge étaient bien conservées. De petites maisons bordaient des rues complexes en pentes. Les cadres des fenêtres étaient conçus de façon charmante. Quant aux portes, il n’y en avait aucune identique. C’était très agréable et je me disais : « Les villes médiévale restent donc ainsi... »
Cependant, je n’ai pas pu rester plus de 3 heures sur l’île. C’était le site d’une base militaire dans la mer Baltique et les étrangers n’étaient pas autorisés à y séjourner. Des horaires d’avion étaient fixés pour l’aller-retour. Comme je ne pouvais pas tout voir en 3 heures, j’ai marché un peu partout durant une heure avec sérieux, et pour le reste, je me suis installé tranquillement à un café sur la pelouse du site d’un ancien couvent en prenant un thé. Des frelons volaient tout autour et je me suis fait piquer. Ca m’a démangé pendant environ 30 minutes. Il y a une scène comme celle-ci dans le livre de Lindgren et je l’ai vraiment vécu (sourire amère).
Si on visite l’île maintenant, les jolis cadres des fenêtres sont remplacés par des modèles plus fonctionnels car les maisons sont devenues des résidences secondaires de citadins. Mais à cette époque, il y avait encore l’ambiance de l’ancienne époque. C’est une chance d’avoir pu voir tout ça. D’ailleurs, tous mon corps fonctionnait autant que mes yeux.

Votre méthode de repérage était-elle de tout regarder attentivement ?

J’ai pris des photos mais observer était plus important que de photographier. J’étais tout excité de découvrir que l’Europe réelle était très différent de celle que je m’imaginais. Quand votre taux d’adrénaline est élevé, on apprécie bien plus de choses. Beaucoup d’informations passent directement par les yeux. N’importe quel endroit, n’importe quel détail m’intéressait, même l’accueil des commerçants. Plus tard, Paku-san m’a dit : « Miya-san a subit un choc culturel. » En rigolant intérieurement, je me suis dit : « C’est donc ça qu’on appelle un choc culturel ? »
Durant mon séjour à Stockholm, j’étais debout de 4 heures du matin jusqu’à minuit à observer tout ce que je pouvais. Il y avait beaucoup de choses qu’on ne pouvait pas voir pas si on ne se réveillait pas tôt, car en journée, les jeunes mamans gambadaient dans toute la ville. J’ai d’ailleurs pensé : « s’agit-il d’une société dans laquelle les aides sociales permettent aux mamans de ne pas travailler ? »
En observant les rues tôt le matin, j’ai vu quelqu’un qui ressemblait à une sorcière. Elle marchait en faisant glisser par terre un gros sac. Ca m’a effrayé. C’était une vieille livreuse de journaux. Il y avait aussi un vieux menuisier qui est entré dans son atelier encore sombre, seul avec sa gamelle en acier. J’ai observé des choses complètement différentes par rapport aux scènes joyeuses de la journée.
En attendant que Lindgren nous reçoive, je me suis mis à rôder à droite et à gauche dans la vieille ville de Stockholm. C’était un petit endroit, mais j’ai découvert des bâtiments merveilleux et des choses charmantes. Je suis aussi entré en douce dans le Palais Royal. La vieille ville était tellement petite que c’était justement parfait pour un premier repérage. L’information est réduite par rapport aux grandes villes complexes. Si on va à Tôkyô de nos jours, on perd l’essentiel car il y a trop d’informations.

Dans les image board, les scènes de repas sont impressionnantes. Qu’avez-vous découvert sur place ?

Sur place, n’importe quel café proposait trois types de toast : au salami, aux crevettes et au saumon. Je pensais que c’était facile à dessiner (rire). Du café instantané et du thé en sachet bas de gamme Lipton, c’était partout pareil. Donc ce n’était pas compliqué de faire un choix.
Plus étrange, l’hôtel où j’ai dormi à Stockholm proposait de la viande à la carte de ses petits déjeuners. J’en ai commandé pour tester, et à ma grande surprise, j’en ai vraiment eu ! Pour le diner, j’ai testé des écrevisses bouillies dans de l’eau salée.
J’ai laissé aller ma curiosité et commandé des choses variées, sinon je me serais seulement nourri avec trois types de toasts (rire).

Toasts salade-crevettes, au salami et au saumon fumé, limonade, chocolat chaud, fromage et pomme…
un dessin directement influencé par les repérages de Miyazaki en suède.

Vous êtes également aller au musée de plein air de Skansen où on trouve des maisons traditionnelles suédoises.

Skansen proposait des bâtiments variés dans lesquels on avait reproduit des modes de vie à l’ancienne. Lorsqu’on entrait dans une de ces grandes demeures, on trouvait des gens en costume de domestique en train de faire cuir du pain au four.
Ma préférée était la maison de soldat. Il y avait un papy qui fumait dans la pièce. Mais il s’est absenté à midi en laissant le message « je suis parti déjeuner ». Quant à la maison, sa construction était simple. Le bâtiment était séparé en 2 : une pièce à gauche, une à droite et 2 petites fenêtres. Dans les pièces, il n’y avait rien à part une cuisinière, pas d’évier. Comme mobilier, il n’y avait qu’un lit et une table ainsi qu’une bible. C’était tellement modeste. J’ai toujours eu envie de vivre seul dans un tel endroit.
J’ai toujours désiré vivre de façon simple. Et maintenant, j’ai envie de vivre à Matsukawa-ura (préfecture de Fukushima). Je construirais une maison de soldat sur le terrain rasé par le tsunami. Même juste un an, ce serait formidable. Mais ce n’est pas aussi simple à réaliser...

Attention portée sur la description minutieusement de la vie quotidienne mais aussi sur l'imagination débordante de de Fifi.

Ce repérage avait donc plusieurs sens.

Avant de partir, je me pensais capable de dessiner l’Europe sans repérage. Mais en allant sur place, j’ai vraiment ressenti le poids de la réalité. On parle de l’ « Europe », mais tout est très différent selon l’endroit. J’ai senti que c’était surtout un regroupement de diverses ruralités. J’étais seulement au seuil de l'Europe à ce moment-là.

Malheureusement, vous n’avez pas pu rencontrer Lindgren.

On nous a dit qu’elle était fatiguée. J’étais en colère contre Beta Film qui n’avait pas bien préparé cette rencontre. Par ailleurs, c’était un peu normal. Je comprends qu’on ne veuille pas rencontrer des gens qui arrivent d’un pays dans un coin de l’Asie en disant : « Je souhaite adapter votre œuvre en animation. »
J’étais aussi soulagé. Il y a eu un film pilote qui a été créé avant que nous rejoignions A Pro et qui était affreux. Je peux le dire seulement maintenant, le plus difficile aurait été de le présenter à Lindgren. J’ai dessiné avec force des images pour lui montrer que notre adaptation ne serait pas comme ce film.


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