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Fifi Brindacier : Projet

A propos de l’œuvre originale

Fifi Brindacier (Pippi Långstrump en suédois, soit « Pippi Longueschaussettes ») est le personnage principal d'une série de trois romans pour enfants publiés en 1945, 1946 et 1948, par l'auteur suédoise Astrid Lindgren (1907-2002).
On y suit les aventures d’une fillette rousse de neuf ans à la force prodigieuse qui vit seule dans une vieille maison entourée d’un jardin envahi par les mauvaises herbes, la villa Drôlederepos. Elle a deux amis de son âge, Tommy et Annika, qui habitent la maison voisine. Ils sont tous deux impressionnés par cette fillette qui peut se coucher quand elle le désire ou encore monter sur le mobilier de sa maison et s'amuser avec ce qui lui plaît. Ils sont les oreilles attentives de ses incroyables histoires mais aussi les acteurs et témoins amusés de ses aventures.

Personnage fantaisiste et rebelle, échappant aux stéréotypes de la petite fille sage du livre pour enfant, Fifi n’est certes pas toujours bien élevée mais n’est jamais désagréable et sait être altruiste avec les autres. Ce caractère fort et subversif et qui remet en cause les relations de pouvoir entre les adultes et les enfants, horrifia en son temps parents et esprits conservateurs de certains pays.

En France, le succès du personnage est anecdotique. Notre pays devra tout d’abord, et pendant longtemps, se contenter de deux traductions édulcorées à l’attention des enfants (en 1951 sous le nom de Mademoiselle Brindacier, puis en 1962), éditée par Hachette dans la cultissime collection Bibliothèque rose et l’oubliée Nouvelle collection Ségur, avant d’être repris par l’éditeur dans une nouvelle traduction (mais toujours peu satisfaisante au regard des ayants droit) en 1995.

L’adaptation la plus célèbre des romans reste la série télévisée de 13 épisodes suivit de 2 téléfilms d’origine germano-suédoise, produite entre 1969 et 1970, avec l’actrice Inger Nilsson dans le rôle de Fifi. Cette adaptation a rencontré un grand succès dans plusieurs pays d'Europe mais aussi au Japon.

Même si la version imaginée par Isao Takahata et son équipe n’a jamais vu le jour, Fifi Brindacier a fini par être adapté en dessin animé tardivement dans les années 1990. Dans cette série germano-suédo-canadienne de 26 épisodes dirigée par Clive A. Smith, Fifi ressemble alors à une adolescente. La qualité de l'animation est dans les standards de l’époque, sans éclat particulier.

Le projet de série TV d'animation abandonné

Le 21 juillet 1968 sort sur les écrans le 14ᵉ long métrage de Tôei Dôga, Horus, prince du soleil. Il est réalisé par Isao Takahata avec la participation de Hayao Miyazaki à la construction scénique/layout et aux genga (animation clé), Yôichi Kotabe au character design et aux genga, ainsi que de leur mentor/senpai Yasuo Ôtsuka à la direction de l’animation.

Si le film sera considéré plus tard comme un jalon important dans l’histoire du cinéma d’animation japonais, il ne réalise pas beaucoup d’entrées et sera un échec commercial à sa sortie.
Il met en difficulté l’avenir et les ambitions des quatre hommes. Takahata est tenu pour responsable des retards de la production (prévu pour être le 10ᵉ long métrage du studio, le film sera finalement le 14ᵉ à sortir et mettra 3 ans à s’achever). Il reste encore metteur sur des séries TV mais comprend qu’on ne lui donnera plus la possibilité de diriger un nouveau long métrage chez Tôei Dôga.
Miyazaki et Kotabe vivotent au poste d’animateur et Ôtsuka préfère quitter le studio pour rejoindre le studio A Production, une petite structure formée par d’anciens animateurs de Tôei Dôga, sous-traitant du studio Tokyo Movie fondé en 1964 par Yutaka Fujioka, un ancien représentant d’une troupe de marionnettistes reconverti dans l’animation.

A cette même période au japon, la fin des années 60 est marquée par une forte augmentation de la demande pour les séries TV animées. Depuis 1963, le succès d’Osamu Tezuka avec sa série Tetsuwan Atomu (Astro, le petit robot), créée par son studio Mushi Production pour Fuji TV, incite les autres chaines à produire leurs propres séries animées.
Cette mutation atteindra également Tôei Doga. Le studio, qui produisait principalement des longs métrages animés, est lui aussi contraint de changer sa politique.
En 1969, chez A Production, Ôtsuka travaille lui rapidement sur la série Mûmin (Les Moomin), première adaptation des personnages créés par l'auteur finlandaise Tove Jansson.

C’est au cours de cette période de bouleversement, en 1971, qu’Ôtsuka demande à Takahata d’adapter pour la télévision la célèbre série de romans pour enfants Fifi Brindacier, d’Astrid Lindgren, pour A Production. Son fondateur, Daikichirô Kusube, lui aussi un ancien collaborateur de Tôei Dôga, connait le jeune réalisateur et apprécie son talent.
La demande est providentielle et c’est ainsi que Takahata, mais aussi Miyazaki et Kotabe qu’il a convaincu de venir, quittent Tôei Dôga pour A Production qui produira la série en sous-traitance pour Tokyo Movie.

Le personnage de Fifi Brindacier était déjà bien connu au Japon. Les trois livres écrits par Astrid Lindgren entre 1945 et 1948 ont été traduits en japonais dans les années 1960. De nombreux Japonais avaient donc lu Nagakutsushita no Pippi (Fifi Brindacier), Pippi Fune ni Noru (Fifi Brindacier est à bord) et Pippi Minami no Shima He (Fifi Brindacier dans les mers du Sud).
Depuis, différents éditeurs ont publié les livres au Japon (à titre d’exemple, Iwanami Shoten en a écoulé 940 000 exemplaires a lui seul).

Les trois hommes se lancent avec enthousiasme sur ce projet d’adaptation télévisé intitulé Nagakutsushita no Pippi : Sekai Ichi Tsuyoi Onna no Ko (Fifi Brindacier, la fille la plus forte du monde).
Takahata se charge d’adapter les romans en série TV. Miyazaki mettra en images un scénario test rédigé par son aîné intégrant ses orientations de mise en scène. Takahata rédige également ce que surnomme Miyazaki avec une pointe d’ironie, « une thèse », en réalité une note à l’attention de la future équipe de production de la série.
Miyazaki développe surtout l’univers graphique de la série et conçoit un nombre important de dessins préliminaires. Il élabore aussi des idées pour des épisodes originaux.
Kotabe est chargé de concevoir les personnages. Il s’inspire de l’adaptation en série TV et téléfilms germano-suédoise avec de vrais acteurs, déjà diffusée à l’époque, et notamment du physique atypique de l’actrice principale. Si l’allure générale de Fifi, comme sa coiffure et ses vêtements, sont décrits dans les livres, pour le visage, Kotabe entend dire qu’Astrid Lindgren apprécie l’actrice et cherchera à l’imiter pour la séduire.

Inger Nilsson dans le rôle de Fifi Brindacier et un des multiples croquis signés Kotabe pour le personnage.

En août 1971, après déjà plusieurs mois de préparation sur le projet, Miyazaki est choisi pour accompagner Yutaka Fujioka en Suède pour négocier les droits d’adaptation des romans avec l’auteur Astrid Lindgren. Il s’agit pour lui de son premier voyage en Occident. Il profite de ce voyage à l’étranger dans la ville portuaire de Visby sur l’île de Gotland et à Stockholm pour y faire des repérages et trouver de nouvelles idées.

Fujioka et Miyazaki et ne seront pas reçu par Lindgren lors de leur séjour. Ils tenteront quand même d’obtenir les droits de l’œuvre en passant par l’ambassade de Suède puis, une fois rentré au Japon, en commençant à négocier ces mêmes droits avec l’éditeur Iwanami Shoten qui publia en premier les romans originaux au Japon.
Alors que la pré-production continue et s’enrichie des repérages effectués par Miyazaki, c’est à ce moment que le couperet tombe : sans jamais avoir pu rencontrer Lindgren, celle-ci refuse catégoriquement de voir son œuvre adaptée en animation. Le projet s’arrête net.

Fifi Brindacier, l’adapation éternellement inachevée

Avec l’utilisation des recherches graphiques de Fifi Brindacier dès l’année suivante sur la production de Panda, petit panda, l’histoire du rendez-vous manqué entre la petite rouquine espiègle et l’équipe d’Isao Takahata aurait pu s’arrêter là.
Mais le producteur historique du studio Ghibli, Toshio Suzuki, en témoin privilégié de la carrière de Takahata et Miyazaki, détaille le long épilogue de cette œuvre inachevée et sa conclusion.
Dans les années 80, au retour de Takahata et de Miyazaki des Etats-Unis pour abandon du projet Nemo, Suzuki ouvre les pages de son magazine Animage aux deux hommes en initiant une série de numéros spéciaux sur leur filmographie et en accueillant le manga Nausicaä de la Vallée du Vent.

Le numéro daté d’août 1985 du célèbre mensuel traitant de l'animation japonaise sera le premier à proposer des illustrations d’époque du projet. Le producteur prend conscience à ce moment de l’importante de ce projet qui ne s’est pas fait, situé entre Horus, prince du soleil et Heidi, et tente d’en publier un livre. Mais Astrid Lindgren refuse à nouveau. Ce livre ne verra finalement le jour que 30 ans plus tard, dans les circonstances expliquées plus loin.

Pages du magazine Animage.
A droite, un extrait de la (très) longue note rédigée par Takahata à l’attention de l’équipe pour une meilleure compréhension de l’œuvre.

Bien plus tard, alors que Miyazaki remporte en 2002 l’Ours d’or, puis en 2003 l’Oscar du Meilleur film d’animation pour Le voyage de Chihiro et obtient une reconnaissance internationale, Suzuki est alors témoin d’un ironique revirement de situation : les héritiers de Lindgren prennent contact avec le studio Ghibli en vue d’amorcer un projet d’adaptation de Fifi Brindacier.
Miyazaki (rancunier ?) n’est alors plus d’accord. C’était maintenant trop tard pour lui. C’est surtout qu’une autre idée d’adaptation de roman, également de Lindgren, occupe dorénavant son esprit : Ronya, fille de brigand.

Mais Suzuki a d’autres projets pour cette œuvre. C’est au fils Miyazaki à qui le producteur envisage de confier ce projet. Il espère ainsi voir le voir prendre le relais de son père avec cette adaptation de l’auteur suédoise.
Gorô Miyazaki venait de terminer la production des Contes de Terremer et Suzuki commence alors à y réfléchir comme projet pour son prochain film. Il lui demande même de se rendre en Europe de l’Est en repérage. Le projet capotera une première fois et Gorô réalisera finalement La colline aux coquelicots.

Mais cette fois, la situation évoluera favorablement et l’adaptation reviendra sur le devant de la scène sous la forme d’une série TV hybride 2D/3D pour NHK (chaîne pour laquelle, plus de 30 ans plus tôt, Miyazaki père avait lui-même réalisé sa première série d’animation, Conan, le fils du futur).
Pour cela le jeune réalisateur quitte le studio Ghibli (son département de production est sur le point d’être démantelé) pour le studio Polygon Pictures qui produira la série. Ronya, fille de brigand n’est pas une production Ghibli, mais c’est le studio qui jouera les intermédiaires dans la négociation des droits de l’œuvre originale.
Les ayants droit de Lindgren, qui feront pour cela le déplacement au Japon, se montrent cette fois-ci très favorables pour le projet qui avancera sans aucun obstacle.
Mais à la grande surprise du producteur Suzuki, ceux-ci ne se montrent pas uniquement intéressés par l’adaptation de Ronya...

Le livre témoignage

C’est de manière inattendue, en octobre 2014, plus de 40 ans après l’arrêt du projet d’adaptation de Fifi Brindacier que celui-ci refait à nouveau surface.
Alors que les héritiers d’Astrid Lindgren sont au Japon en présence de Toshio Suzuki et Miyazaki père et fils au studio Ghibli pour négocier les droits d’adaptation de Ronya, fille de brigand, l’un des petits-fils de Lindgren fait part de sa découverte étonnante sur internet d’illustrations basées sur Fifi. Il s’interroge si elles sont bien de la main de Miyazaki et si quelque chose est prévu avec. Suzuki lui parle de l’existence du numéro d’Animage datant de 1985 et du projet d'alors d’en faire un livre. Le petit-fils de Lindgren supplie alors son assistance d’en publier un.

C’est ainsi qu’Iwanami Shoten reçoit un feu vert pour sortir le livre Maboroshi no « Nagakutsushita no Pippi » (Fifi Brindacier, « l’œuvre qui ne s’est jamais faite »).
Alors que peu d’éléments graphiques avaient filtrés jusqu’ici, cet ouvrage reprend une centaine de croquis et illustrations signés Hayao Miyazaki et de dessins de personnages de Yôichi Kotabe datant de 1971 (les seuls restants). Il contient aussi des entretiens récents d’Isao Takahata, Hayao Miyazaki, Yôichi Kotabe et Toshio Suzuki qui reviennent sur ce projet abandonné.

Dans les pages suivantes nous vous proposons de plonger dans les souvenirs de Yôichi Kotabe et de Hayao Miyazaki.


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