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Le cinéma de Miyazaki (2)

 

Les correspondances avec l'œuvre de Takahata

Il est intéressant de comparer le parcours des deux réalisateurs au sein du Studio Ghibli, tant leurs œuvres semblent se répondre sans cesse. Ainsi, face au joyeux Totoro, véritable ode à l'enfance et à l'insouciance, on retrouve le bouleversant Tombeau des Lucioles, où deux orphelins se heurtent à l'horreur de la guerre, de la famine et de la mort. Omohide Poroporo quant à lui est produit entre Kiki la Petite sorcière et Porco Rosso. Dans ce film de Takahata, Taeko cherche à trouver sa place dans la société, tout comme la jeune Kiki. De même, la jeune femme se souvient sans cesse de son passé, comme Marco, hanté par ses souvenirs. Mais si les thématiques semblent se répondre, le traitement diffère de façon évidente. Comme pour répondre à l'ultra-réalisme de Takahata, Miyazaki choisit des univers fantastiques, choisissant comme cadre une petite ville inspirée de la Suède et de l'Europe ou l'Adriatique dans les années 30, là où son compère opte pour un cadre strictement japonais. Pompoko et Princesse Mononoke évoquent tous deux la confrontation tragique entre l'Homme et la Nature. Mais si Takahata choisit le cadre contemporain nippon, Miyazaki représente un Japon médiéval idéalisé et fantasmé. Enfin on ne peut que constater la différence de traitement entre le style épuré et dépouillé de Mes Voisins les Yamada et l'opulence foisonnante et baroque de l'univers du Voyage de Chihiro. Le message récurent de Mes voisins les Yamada semble être "c'est la vie" ou "tout finira par s'arranger". Le propos de Miyazaki est tout autre. Chihiro nous apprend en effet que, dans la vie, il faut s'accrocher, ne pas perdre courage. Les deux films sont donc radicalement différents et confirment l'éloignement conceptuel des deux réalisateurs.

Une des thématiques communes aux deux réalisateurs est sans conteste celle de la perte des racines. Cependant, là encore, le traitement diffère entre les deux filmographie. L'œuvre de Takahata est souvent empreinte de nostalgie, le réalisateur portant un regard tendre sur ce passé révolu et jugeant sévèrement le Japon actuel, oubliant peu à peu ses racines et donc sa richesse culturelle. Miyazaki, lui, semble vouloir éviter ce ton pessimiste. Ainsi Le voyage de Chihiro semble ainsi répondre à Pompoko. En effet les deux oeuvres ont des thèmes communs : les croyances et les divinités japonaises. Or dans Pompoko, les tanukis (incarnant alors les croyances japonaises) sont victimes des humains qui s'approprient peu à peu leur territoire. La situation semble inversée dans Le voyage de Chihiro où l'héroïne est livrée à elle-même dans le monde des dieux. Miyazaki nous montre ainsi que les croyances et les divinités n'ont pas disparu, elles sont bien vivantes et sont bien enfouies en nous, à la manière du souvenir de Haku dans le coeur de Chihiro. Mais le réalisateur semble aussi rejoindre le cynisme de son collègue puisqu'il représente les dieux malmenés par les hommes et ils doivent se reposer et se soigner dans les eaux purificatrices d'Arubaya, l'établissement des bains.

Un maître du fantastique

Miyazaki peut être considéré comme un maître du fantastique, en littérature comme dans le cinéma. En effet, il réussit à créer à chaque fois des mondes cohérents où chaque détail contribue à transformer une simple histoire en véritable univers. Les mondes de Miyazaki, de Nausicaa au Château ambulant, sont amplement comparables à ceux de Disney dans des œuvres phares comme Fantasia ou Blanche-Neige, ou à ceux de Pixar dans Le monde de Nemo ou Monstres et Compagnie. Le spectateur croit en chaque scène parce que Miyazaki réussit à faire entrer le spectateur dans un monde obéissant à des règles cohérentes, malgré des codes défiant toute logique.

Ainsi, dans Totoro, il amène petit à petit le merveilleux, permettant au spectateur d'adhérer ensuite pleinement à la présence d'esprits de la forêt, à des chats-bus glissant sur des fils électriques, à des noiraudes fuyant les rires d'enfants, dans un Japon des années 50. Dans Le château dans le ciel, les premières minutes où Sheeta tombe du ciel est un véritable moment de féerie éblouissant le spectateur et le préparant doucement au final extraordinaire sur Laputa. Dans Mononoke Hime, on est plongé violemment dès le début dans ce monde où l'homme et les Esprits de la Nature s'affrontent sans merci, annonçant le dénouement tragique du film. Quant à Porco Rosso, jamais Miyazaki ne nous donne de véritables explications quant à la physionomie de Marco, comme si cette transformation porcine était une évidence même, acceptée par tous les autres personnages. Cela confère au personnage une poésie et une symbolique certaine, sans que le film ne sombre dans l'explicatif lourd. Le spectateur croit alors à ce monde très réaliste de pilotes de l'Adriatique, mais également à cette identité étrange de Marco. Dans chacun des films, chaque détail est un pur délice visuel, comme l'apparition des facétieux kodamas ou la multitude protéiforme de dieux dans Chihiro. Mais le spectateur les intègre sans s'y appesantir, car le monde de Miyazaki suit sa propre logique, et donc on n'éprouve nul étonnement à voir Jiji parler ou Hauru se couvrir de bile à la moindre contrariété, ce sont des faits que le spectateur accepte sans réfléchir. Miyazaki réussit donc à faire entrer pleinement son spectateur dans son univers.

On peut même comparer le manga Nausicaa à l'œuvre de Tolkien, tant le monde de la Princesse aux insectes est un univers complexe, riche, foisonnant. Mais contrairement à l'auteur du Seigneur des Anneaux, le Mal et le Bien ne s'affrontent jamais en deux clans bien définis. Chez Miyazaki, détruire le mal complètement c'est détruire le monde. Le mal fait partie de notre monde, il est même en chacun de nous. Le nier est absurde et l'éradiquer est impossible. L'important est d'apprendre à vivre dans ce monde et contribuer à l'améliorer selon les valeurs auxquelles on croit. La coexistence du bien et du mal est un thème récurrent chez Miyazaki, mais dont la teneur a évolué au cours du temps. Alors que ses premiers héros étaient des êtres exceptionnels qui par leur pureté et leur courage parvenaient à changer le monde, le message dans ses dernières oeuvres est plus résigné mais toujours positif. Au final, le seul personnage véritablement négatif est Muska, dans Le château dans le ciel. La coexistence du Bien et du Mal est une des particularités de l'univers de Miyazaki, cela le différencie nettement des autres œuvres liées au monde de la fantasy.


Résumer la carrière de Miyazaki en quelques lignes est évidemment un pari difficile à réaliser, tant le réalisateur a su créer de véritables univers visuels, à la fois riches et complexes. Cependant, on peut constater que Miyazaki a toujours été fidèle à une certaine conception du cinéma, avec un graphisme immédiatement reconnaissable, des thématiques et des scènes récurrentes, tout en sachant renouveler à chaque fois son univers. Au final, sa filmographie est d'une cohérence, d'une homogénéité et d'une originalité rare dans l'animation.

   
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