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Toshio Suzuki

Son parcours

Toshio Suzuki est né le 19 août 1948. Il suit des études à la Faculté de Lettres de l'université Keiô, à Tôkyô. A l'issu de ses études, en 1972, il entre à Tokuma Shoten, un des plus importants éditeurs au Japon. Il travaille tout d'abord au sein d'un de leurs magazines hebdomadaire, Asahi Geinô, notamment pour la rédaction de dossiers spéciaux, où il rencontre des mangakas célébres comme Osamu Tezuka. Puis, sous l'impulsion d'Hideo Ogata, il devient en 1979 l'un des fondateurs du mensuel Gekkan Animage, spécialisé dans l'animation et plus connu sous le nom d'Animage. Il en est le rédacteur en chef adjoint puis le rédacteur en chef. En 1978, Toshio Suzuki découvre Taiyô no Ôji : Horusu no Daibôken (Horus, prince du soleil) et souhaite interroger Isao Takahata sur ce film ayant fait date dans l'animation japonaise. Lors de leur première conversation téléphonique, Takahata, alors en train de collaborer à la série Mirai Shônen Konan (Conan, le fils du futur), refuse de répondre aux questions de Suzuki sur le film et préfère laisser un certain Hayao Miyazaki répondre. Miyazaki exige d'emblée 16 pages dans Animage et Suzuki se voit donc contraint d'abandonner son projet de dossier sur Horus.

En 1979, Hayao Miyazaki est en pleine réalisation de Rupan Sansei : Kariosutoro no Shiro (Le château de Cagliostro) et Toshio Suzuki décide de revenir à la charge pour obtenir enfin une interview du jeune réalisateur. Pendant des jours entiers, Suzuki s'assoit près de Miyazaki, qui l'ignore. Puis, peu à peu, Suzuki gagne la confiance de Miyazaki et commence à échanger réellement avec lui. Plus tard, en 1981, Suzuki utilise le même type d'approche avec Isao Takahata, qui travaille sur Jarinko Chie (Kié, la petite peste). Bien qu'ils échangent souvent vivement autour de divers thèmes, Suzuki réussit là encore à s'imposer grâce à son intelligence et son sens de la répartie et apprivoise Takahata, qui déclarera lors de la fête de fin de tournage : « Nos échanges m'ont vraiment servi pour cette œuvre. Grâce à vous, elle a trouvé son orientation. » Au cours de ces nombreux échanges, Toshio Suzuki a pris peu à peu conscience de la richesse de ces débats, s'est mis à suivre tous les conseils de lecture, de films, d'œuvres cinématographiques de ses deux aînés, afin notamment de pouvoir établir une forme de culture commune propre au débat.

Au début des années 80, le directeur de Tokuma Shoten, la maison-mère d'Animage, décide de lancer des projets artistiques sur différents supports. Suzuki propose donc un film imaginé par Hayao Miyazaki, intitulé Sengoku Majô (Le château diabolique de Sengoku), dont l'univers n'est pas sans rappeler Mononoke-hime (Princesse Mononoke). Mais Tokuma Shoten refuse, car selon les producteurs, un film sans œuvre originale ne peut plaire au grand public. Miyazaki décide alors de créer sa propre œuvre originale... Kaze no Tani no Naushika (Nausicaä de la Vallée du Vent), qui est publiée chez Animage sous l'impulsion de Suzuki. C'est ce dernier qui conseille Miyazaki sur le style graphique du manga et lui laisse la possibilité de créer une œuvre aux détails foisonnants et précis, avec une mise en scène complexe et puissante.

Quelques années plus tard, Ogata décide de redonner une chance à Nausicaä et propose à l'équipe d'Animage, dont Suzuki est toujours le rédacteur en chef, de réfléchir à un épisode pilote de 10 minutes, adapté du manga. Hayao Miyazaki accepte l'idée à une seule condition : il veut Isao Takahata comme producteur, ce que Suzuki accepte. C'est à ses côtés qu'il développera sa conception du rôle de producteur : le producteur doit être le plus proche allié du réalisateur et doit savoir gérer des budgets de manière précise et détaillée. C'est lors de ce long métrage que Suzuki devient un élément central dans les relations entretenues entre les deux fortes têtes. Takahata demande ainsi à Suzuki de convaincre Miyazaki de réécrire totalement la fin de Nausicaä, ce que Suzuki réussit à faire, non sans mal.

En 1985, il participe à la création du studio Ghibli, qui est alors une filiale du groupe Tokuma, tout en poursuivant sa carrière de rédacteur en chef d'Animage.

En 1989, il démissionne de Tokuma Shoten pour intégrer complètement le studio Ghibli, malgré l'avenir encore très incertain de la structure. En 1991 (date du départ de Tôru Hara, le fondateur du studio Topcraft), il devient président du studio Ghibli, avec pour but d'en assurer la pérennité. Le succès de Tonari no Totoro (Mon voisin Totoro), en 1989, à la télévision, débouche sur la création de produits dérivés, qui assurent une certaine pérennité au studio. Toutefois, Suzuki, ainsi que Miyazaki et Takahata, ont toujours refusé de faire prédominer ce système sur la qualité des film, aucun personnage n'a été créé dans le but de le reproduire ensuite en version peluche. Il devient officiellement le producteur d'un film en 1991, lors de la réalisation de Omohide Poroporo (Souvenirs goutte à goutte).

Dès lors, Suzuki travaille en tant que producteur sur la plupart des films Ghibli, mais aussi sur des projets hors du studio (Hideaki Anno Ritual en 2000, il est aussi coproducteur du film d'animation de Mamoru Oshii, Ghost in the Shell 2 : Innocence, en 2004). Il joue auprès de Miyazaki le rôle d'un producteur à la manière d'un éditeur (sa formation initiale) : il ne se contente pas de trouver des financements et de gérer l'aspect matériel, il est aussi conseiller technique et influence souvent les réalisateurs dans leurs prises de décision. C'est lui, par exemple, qui convaincra Miyazaki de ne pas faire disparaître le personnage du Chat-bus, ou encore de faire apparaître Totoro à la moitié du film. C'est lui également qui imposera le nom de Princesse Mononoke contre l'avis de Miyazaki. Selon Miyazaki, le moteur du trio Miyazaki-Takahata-Suzuki n'est pas l'admiration, c'est la confiance. L'échange, le dialogue et parfois les disputes leur permettent d'avancer ensemble et de proposer des films de qualité au public.

En juillet 1996, il trouve un accord avec Buena Vista : Disney peut exploiter une grande partie des films du studio Ghibli dans le monde entier, excepté l'Asie. Cela concerne la distribution en salles, les diffusions télévisées et les sorties vidéo. Buena Vista s'engage de son côté à ne pas modifier les films. Les produits dérivés, manne financière importante pour le studio, ne sont pas inclus dans le contrat.

En 2001, Suzuki participe également à la création du musée Ghibli à Mitaka.

En 2005, lorsque le studio Ghibli rompt avec Tokuma et devient totalement indépendant, Suzuki devient le président-directeur général du studio. Il pousse alors Gorô Miyazaki à devenir réalisateur du film Gedo Senki (Les contes de Terremer) et s'implique énormément dans cette production. Il quitte la fonction de président du studio en 2007 et ne s'occupe plus que de la production des films.

En mars 2014, après avoir reçu, au nom de Miyazaki, le trophée du meilleur film d'animation aux Japan Academy Awards pour Kaze Tachinu (Le vent se lève), Suzuki annonce qu'il se met en retrait en tant que producteur. Il reste néanmoins au studio pour assumer une nouvelle fonction de General Manager.

Son rôle en tant que producteur

Il semble nécessaire de rappeler ce qu'est un producteur afin de comprendre le rôle de Toshio Suzuki, mais aussi ses particularités. Un producteur de cinéma gère le financement du film, mais coordonne également l'ensemble du projet. Ce qui peut signifier diverses missions : donner les grandes lignes d'un scénario ou le faire modifier, choisir les acteurs (ou les doubleurs dans le cas d'un film d'animation), gérer les conflits au sein de l'équipe... En revanche, ce n'est pas lui qui finance le film, mais il gère l'argent des divers investisseurs et est le garant auprès des banques en cas d'échec. En résumé, son rôle est tout à la fois financier, technique et artistique, et le rend incontournable lors d'une production cinématographique.

De fait, Toshio Suzuki est un personnage de première importance au sein du studio Ghibli, Hayao Miyazaki allant jusqu'à dire que le studio n'aurait pas existé s'il n'avait pas été là (1). Suzuki semble donc incontournable dans l'évocation du studio, même si bien souvent les fans lui reprochent d'avoir une vision trop mercantile de l'activité du studio, tournée vers la rentabilité et le marketing à outrance, au détriment de l'artistique. Certains craignent également que Suzuki prenne le dessus sur les créateurs et devienne ainsi le moteur du studio.

Cette thèse pourrait être étayée par la production des Contes de Terremer. En effet, dès le début du projet, c'est Suzuki qui choisit de laisser sa chance à Gorô Miyazaki et qui l'encourage à réaliser le film. Ce dernier propose alors des croquis originaux et personnels, mais Suzuki le pousse plutôt à se conformer à un style plus proche de celui de son père. De même, Suzuki lui impose un délai de réalisation très court (10 mois) et donc développe énormément la sous-traitance, afin de réduire au maximum les coûts de production. Enfin, le film bénéficie d'un vrai martelage médiatique et d'un merchandising phénoménal pour un premier film. Si l'on s'arrête à la simple analyse de cette production, on pourrait donc conclure que Suzuki incarne l'image-type du producteur se souciant uniquement de la rentabilité au détriment de la qualité artistique.

Toshio Suzuki et son successeur à la présidence du studio Ghibli, Kôji Hoshino.

Pourtant, le parcours de Toshio Suzuki montre que c'est un personnage bien plus complexe qu'il n'y paraît. Ainsi, avant même de débuter sa carrière de producteur, son passage à Animage fut déterminant pour l'histoire de l'animation japonaise. En effet, comme il le rappelle dans une interview donnée à Animeland (2), l'animation était alors peu connue du grand public, et les réalisateurs encore moins. Sous son impulsion, Animage va devenir un véritable relais pour ces artistes. Il y fait publier par exemple Mogura no Uta, texte autobiographique de l'animateur Yasuji Mori (animateur à la Tôei Dôga, notamment sur Hakuja Den (Le serpent blanc), et de Nippon Animation, premier directeur de l'animation de l'histoire de ce média et considéré à ce titre comme l'un des mentors de ce type de cinéma), ou encore les mémoires de Yasuo Ôtsuka. C'est également grâce à lui que Nausicaä naît et que Tokuma et Ghibli s'associent. Il est également l'éditeur d'un texte retranscrivant le dialogue télévisuel entre Akira Kurosawa et Hayao Miyazaki, ayant eu lieu en 1993 sur la chaîne Nippon TV. Il apparaît aussi dans le doublage de certains personnages des films du studio (un des samouraï de Princesse Mononoke).

Celui qui se qualifie lui-même « ami proche de Miyazaki et de Takahata » (3) n'apparaît donc plus seulement comme un vil producteur assoiffé de yens, mais plutôt comme un véritable passionné d'animation. Peut-il en être autrement d'ailleurs, lorsque l'on sait qu'il est probablement un des seuls à pouvoir raisonner Miyazaki lors de la réalisation de ses films ? Le réalisateur japonais est pourtant réputé pour son intransigeance artistique. Certains esprits critiques pourraient alors dire que Suzuki et Miyazaki s'entendent bien parce que ce dernier fait la fortune du studio. Pourtant, Suzuki n'est-il pas également celui qui proposa à Takahata d'adapter le manga d'Hisaichi Ishii Hôhokekyo Tonari no Yamada-kun (Mes voisins les Yamada), qui connut pourtant un succès très relatif ?

En réalité, il faut revenir à l'histoire du studio pour comprendre ce qui guide le producteur. En effet, les premières années du studio n'étaient alors pas réellement guidées par un souci de pérennité. Le but était alors uniquement de pouvoir réaliser des longs métrages sans concession artistique, en espérant que chaque film produit serait suffisant pour en faire un autre. Mais suite au succès de Majo no Takkyûbin (Kiki, la petite sorcière), en 1989, la donne change : le studio peut se permettre d'embaucher de façon pérenne des animateurs et de doubler les salaires, marquant ainsi une véritable volonté de durabilité. C'est à ce moment-là que Suzuki devient le président du studio Ghibli, car ce tournant oblige donc à trouver plus de fonds et de manière conséquente. Suzuki se donne pour mission de mettre en place une véritable stratégie de développement. Il choisit dès lors d'opter vers plus de promotions, afin de faire connaître les œuvres du studio et d'amener plus de spectateurs dans les salles. Il développe également le merchandising. Ainsi, chaque film peut rapporter un maximum au studio Ghibli et celui-ci ne se contente plus de survivre, mais peut croître sur de solides bases. Toujours mû par cette volonté de diffusion, il a également âprement négocié avec Disney afin que les œuvres du studio soient diffusées à l'étranger. Mais soucieux du respect des œuvres de Miyazaki et de Takahata, il impose qu'aucune modification ne soit autorisée.

Toshio Suzuki résume parfaitement son travail en une seule phrase : « C'est l'histoire du maintien de cette situation - avoir un succès commercial et diriger efficacement le studio -, le tout avec le soutien du travail appuyé du personnel et la créativité éclatante des deux directeurs. » (4)

Suzuki semble donc avant tout avoir été guidé par une seule volonté : la pérennité du studio Ghibli. Ce véritable passionné d'animation a ainsi choisi des voies parfois critiquables, comme le marketing à outrance, afin que le studio puisse continuer à produire les œuvres de Miyazaki et Takahata, et sans que ceux-ci n'aient à faire de concessions artistiques. On comprend dès lors mieux son comportement vis-à-vis de Gorô Miyazaki, ou encore des déclarations comme « Hayao Miyazaki dessine très bien, tant qu'il reste vivant, nous nous en tiendrons à son style » (5). Son but est alors avant tout la survivance après l'ère Miyazaki-Takahata. En lisant ses propos, on comprend qu'il faudrait prendre le moins de risques artistiques possibles, avec un minimum d'investissement.

Cette politique s'infléchira-t-elle avec les relatifs succès qu'ont connu les films des nouveaux réalisateurs du studio Gorô Miyazaki et Hiromasa Yonebayashi ? Avec la retraite de Hayao Miyazaki en 2013, le studio va-t-il tenter de se renouveller ou Suzuki se contentera-t-il de gérer l'héritage laissée par les deux mentors ? Toujours est-il que l'on ne peut douter de la sincérité de Toshio Suzuki et de son attachement à Ghibli. Et nous occidentaux, lui sommes redevables d'avoir permis au monde entier de découvrir les œuvres du studio japonais.


Sources : Dans le studio Ghibli, travailler en s'amusant de Toshio Suzuki (pour la partie biographique)
(1) http://anime.suite101.com/article.cfm/toshio_suzuki_quits
(2) Animeland hors-série n° 3, p.11-15, interview réalisée par Ilan Nguyên.
(3) http://www.animint.com/encyclopedie/auteurs/ghibli_hist.html
(4) http://www.animint.com/encyclopedie/auteurs/ghibli_hist.html
(5) Déclaration de 2005, reprise dans un article de Nicole Vulser, pour Le Monde, le 9 août 2008.

Dernière mise à jour : 04/04/2016

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