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Le cinéma d'Isao Takahata

Isao Takahata est certes moins connu en France que son collègue Hayao Miyazaki, il n'en constitue pas moins une personnalité phare de l'animation, avec à son actif des dizaines de séries et longs métrages, formant une impressionnante filmographie à la fois protéiforme et homogène.

Une filmographie très variée mais cohérente

En effet, on constate immédiatement qu'Isao Takahata s'est intéressé à différentes formes d'expression artistique : séries télévisées animées, longs métrages d'animation, moyens métrages, simple participation à une œuvre collective, documentaire... sans compter des différences esthétiques assez étonnantes entre chacune de ses œuvres. Si l'on ne considère que ses cinq derniers longs métrages réalisés au sein du Studio Ghibli, on est frappé par de si grands écarts dans l'aspect formel de ses œuvres.

 

Des films au sein du studio Ghibli...

Une des raisons de cette hétérogénéité est simple : contrairement à Hayao Miyazaki, Takahata ne dessine pas, il est avant tout et essentiellement un metteur en scène. Il travaille donc en collaboration avec un concepteur visuel, chargé de donner une unité visuelle à l'œuvre, qui laisse donc une empreinte forte. Il peut ainsi changer de Character Designer (Yoshifumi Kondô pour Le tombeau des lucioles et Souvenirs goutte à goutte, Shinji Otsuka pour Pompoko, ou encore le travail inspiré par l'œuvre de Hisaichi Ishii pour Mes voisins les Yamada), de directeurs artistiques en charge des arrières-plans et décors ou de compositeurs pour la bande son.

 

... apparemment très différents.

On peut également expliquer la diversité de son œuvre par le fait que Takahata choisit d'adapter des œuvres préexistantes, et non de créer des histoires originales. Ainsi, Kié la petite peste, Souvenirs goutte à goutte et Mes voisins les Yamada sont des avatars de mangas populaires. Gauche, le violoncelliste et Le tombeau des lucioles sont des adaptations de chefs-d'œuvre littéraires japonais. Quant aux multiples séries télévisées, elles prennent leurs sources dans la littérature mondiale, d'Arsène Lupin à Heidi, en passant par Anne, la maison aux pignons verts. Même Pompoko, une des rares créations de Takahata, multiplie les références, qu'il s'agisse du Dit du Genji dans la forme narrative, de Ran de Akira Kurosawa, ou encore des personnages du mangaka Shigeru Mizuki pour les formes spectrales du défilé. Takahata choisit donc d'adapter des œuvres aussi diverses que variées, expliquant en partie une filmographie aussi riche.

Cependant, l'œuvre de Takahata, à l'instar de celle de Miyazaki, est jalonnée elle aussi de thèmes forts, marquant les préoccupations du réalisateur. Ainsi, depuis le début des années 80, les œuvres de Takahata s'ancrent toutes dans la représentation du Japon : les tribulations des habitants d'un quartier populaire à Osaka dans Kié la petite peste, la vie d'un jeune musicien dans la campagne japonaise dans Gauche, le violoncelliste, les conséquences dramatiques des bombardements américains dans Le tombeau des lucioles, le Japon rural ou et celui des années 60 dans Souvenirs goutte à goutte, les légendes et traditions, mais aussi l'urbanisme tokyoïte dans Pompoko, et la vie d'une famille contemporaine moyenne dans Mes voisins les Yamada. Un premier constat semble établir une certaine nostalgie de la part de Takahata. Loin d'être passéiste, il semble cependant regretter la perte des traditions japonaises au profit d'un matérialisme certain. Ses films permettent de faire revivre des œuvres, des légendes, ou des valeurs simples, comme le sens de la famille, ou peuvent, au contraire, critiquer l'individualisme et l'égoïsme de certains de ses compatriotes.

 

Le monde rural et la famille : deux thèmes développés dans Souvenirs goutte à goutte.

Le réalisme par la mise en scène

Isao Takahata est connu pour se documenter de manière très approfondie pour chacun de ses films : voyages sur place, lecture d’ouvrages, recherche historiques et sociologiques, vocabulaire... Ce travail se retrouve ensuite dans de multiples détails de ses films, qui donnent immédiatement un aspect réaliste à ses longs métrages. Mais le réalisateur ne se limite pas à un réalisme documentaire.

Dès Horus, prince du soleil, Takahata propose une mise en scène ambitieuse et innovante au service du réalisme. En effet à l’époque (et encore souvent aujourd’hui), la mise en scène des films d’animation se limite à construire l'espace autour du personnage central. Tout converge de manière artificielle vers ce dernier : paysages, cadres ou personnages secondaires. Dès Horus, Isao Takahata recherche quant à lui une impression de réalité par la mise en scène. Pour y parvenir, il déploie de nombreux procédés empruntés au cinéma en prise de vue réelle : le flou d’un objet au premier plan, le champs/contre-champs dans une scène de dialogue, des effets de perspective dans le décor, des travellings, des panoramiques, du hors-champs...

Toutefois, cela ne signifie pas non plus un cinéma dénué de tout onirisme, d’imaginaire ou de poésie, comme en témoignent la présence des fantômes dans Le tombeau des lucioles, l'envol de Taeko dans Souvenirs goutte à goutte, ou encore la scène du mariage dans Mes voisins les Yamada. Ces envolées poétiques sont bien souvent le reflet de l’état d'esprit du personnage et permettent, bien plus qu’un long discours, de cerner en quelques images toute sa psychologie, toute son intériorité. De même, on remarque la volonté dans ses derniers longs métrages (Mes voisins les Yamada et Le conte de la princesse Kaguya) de tendre vers un minimalisme graphique : les décors ne deviennent plus que des esquisses : aucun détail superflu ne doit détourner l’attention du spectateur. L'animation est plus brute, tirant sa force davantage du trait parfois simplement ébauché que dans la fluidité. Il ne s’agit donc pas d’un réalisme au sens visuel du terme, mais plutôt de donner le sentiment de la réalité.

« Pour entraîner la conviction du spectateur, il est nécessaire de le placer devant des œuvres qui contiennent une forme de recherche de réalité, pas seulement sur le plan graphique, mais dans le film tout entier : sa continuité, ses enchaînements, son scénario. Déjà au moment de Horus, j’avais une vision de ce que devait être le projet de toute mise en scène, qu’il devait avoir quelque chose de brechtien : ne pas entraîner complètement le spectateur dans l’univers du récit, mais conserver et mettre en œuvre une certaine distance entre le monde décrit et le spectateur. J’ai une série de réserves vis-à-vis d’une orientation qui plonge totalement le spectateur dans la fiction : pour moi, le spectateur finit par voir le film avec un regard, un point de vue peu distant, peu lucide. Comme je travaillais dans des cadres réalistes, mes films avaient tendance à entraîner ainsi le spectateur. C’est une contradiction dont j’avais conscience depuis assez longtemps. »

Isao Takahata veut ainsi respecter l'intégrité du spectateur, stimuler son imaginaire, sans lui imposer le sien. On retrouve ici une véritable théorie sur l'animation : le cinéma d'animation permet de mettre en scène le réel sous un jour nouveau et de repousser les contraintes techniques des films en prises de vue réelle. Ainsi, derrière une apparente hétérogénéité, la filmographie de Takahata est sous-tendue par une conviction forte : seule l’animation peut concilier poésie et réalisme et gagner ainsi l’adhésion du spectateur tout en le laissant libre. Cette quête de la réalité aboutit à un cinéma ambitieux, exigeant et sans concession pour le spectateur, pour qui les œuvres de Takahata permettent tout simplement de toucher à l’essence-même de l’humain.


Sources : Isao Takahata, cinéaste en animation : modernité du dessin animé de Stéphane Le Roux - interview réalisée par Buta Connection à l'occasion du Festival cinéma jeunes publics de Poitou-Charentes, en 2002
Dernière mise à jour : 04/04/2016

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