| Studio | Isao Takahata |
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Conférence d'Isao Takahata (2)Le tombeau des LuciolesPourquoi un film d’animation et pas un film traditionnel ?Je pense qu’il existe des récits qui ne peuvent être retranscrits en images que par l’animation. L’animation devient le moyen par excellence de leur donner forme. Je n’ai pas été confronté à un choix par rapport à l’œuvre originelle, si j’allais le réaliser en animation ou prises de vue réelles. Pour moi, la question ne se posait pas. L’animation permettait de mettre en images un certain nombre de choses capitales. Avec un film d’animation, on peut faire éprouver tout ce que l’on souhaite au personnage. Si j’avais du réaliser le film en prises de vues réelles, j’aurais dû prendre des acteurs qui n’ont pas connu cette époque. Il aurait été difficile pour eux de retranscrire le vécu des personnages. L’animation permet également de réaliser des décors et des scènes qu’un film traditionnel n’aurait pu mettre en scène. Le film est pessimiste, est-ce un reflet de votre état d’esprit ?Je crois que je n’ai pas voulu imposer dans ce projet une vision du monde, qu’elle soit pessimiste ou optimiste. Ce n’était pas du tout mon objectif. Je n’ai pas voulu inclure dans ce travail ce que je ressens ou ma vision du monde. J’ai voulu avant tout décrire, de la manière la plus équilibrée possible, le parcours, les actes, les comportements et les choix de ces deux enfants, comment ils réagissent aux évènements. C’est cette volonté de description qui est pour moi la plus importante. L’un des autres intérêts pour ce film, c’est cette époque, ce moment de l’histoire sur la deuxième guerre mondiale. Ce que je souhaitais, ce n’était pas seulement faire ressentir et percevoir sur le plan émotionnel à quelqu’un cette histoire, je ne voulais pas sombrer dans l’émotionnel. Je voulais aussi faire réfléchir et que les gens aboutissent à leurs propres conclusions. Par exemple, je pense que les enfants du film auraient pu choisir d’autres voies, d’autres directions. L’issue aurait pu être différente. Les adultes qui croisent leur chemin pouvaient faire d’autres choix, agir différemment aboutissant à une issue différente. C’est en réfléchissant à cela, c’est
dans cette optique que j’ai fait le film. Je n’avais donc
pas du tout en tête une vision pessimiste du monde et de la vie
pour faire le film. Quel sentiment précis voulez-vous transmettre à travers ce film ? Question difficile… Moi, comme j’ai expliqué tout à l’heure, je voulais savoir à quoi les enfant se sont confrontés, comment les évènements se sont enchaînés, comment les enfants l’ont-ils vécu. Bien sûr, j’avais à l’esprit qu’en enchaînant les évènements, chacun aurait des réactions différentes, que certains pourraient être tristes, d’autres très en colère. Mais mon projet était de guider les spectateurs mais qu’il y aurait une liberté d’interprétation du film. Y a t il un message ou une morale ?Je ne sais pas si il y a un message ou une morale. En revanche, j’aimerais parler de deux aspects du film, si vous le voulez bien. Le film et le livre sont intitulés en japonais Hotaru No Haka, qui est traduit en français par le « Tombeau des Lucioles ». La traduction est exacte. Mais le japonais n’est pas un alphabet, ce sont des caractères. Or pour le titre, ce sont des caractères particuliers (Il écrit les caractères en japonais sur une feuille et les montre). « No Haka » est un signe chinois qui désigne la tombe. Le premier caractère se prononce « Hi » et signifie le feu. « Taru » désigne l’action qui tombe du haut vers le bas. Mais lu comme un tout, « Hotaru » signifie luciole. Quand on prononce « Hotaru », on désigne donc à la fois la « luciole » et le « feu qui tombe du ciel ». La langue japonaise permet ce type de mélange et de juxtaposition. Ces feux qui tombent du ciel sont une référence de l’auteur aux bombes qui se sont abattues sur le Japon pendant la guerre. J’ai vécu ces bombardements quand j’étais enfant. Et je peux vous dire que ce sont véritablement des pluies de feu. La quasi-totalité des moyennes et grandes villes ont été rasé. Ce choix d’écriture symbolise donc à la fois l’éphémère de la vie des lucioles et la réalité de la guerre. Un autre point que je souhaite aborder. Vous vous souvenez dans le film, les personnages sont nimbés par des halos rouges. J’aimerais savoir ce que vous en avez pensé. (Plusieurs élèves répondent qu’il s’agit de l’esprit des enfants.) Effectivement, il s’agit de l’esprit de ces enfants. Le film commence par un aveu, une phrase « Le 21 septembre 1945, je suis mort ». Cela pose dès le début un cadre. On comprend donc que le personnage est mort, mais d’une certaine façon encore vivant. Le film raconte la vie de ses deux personnages, mais Seita et Setsuko n’assistent pas vraiment à une rétrospective de leurs vies. A la fin du film, ils sont dans un monde différent, notre monde contemporain. En fait, au Japon, on ne pense pas que les morts sont au Paradis, attendant un Jugement dernier. Au Japon, nous sommes persuadés que les morts nous voit et sont parmi nous. On ne peut pas dire que c’est une religion. C’est plutôt une croyance. Nos ancêtres nous suivent, nous protègent, nous regardent. Pourquoi la tante est-elle aussi méchante ?C’est une question difficile. Je peux imaginer que pour un grand nombre d’entre vous la tante paraît très méchante. Vous savez l’homme peut montrer des aspects tout à fait merveilleux, et en même temps montrer son côté le plus terrible. En général, les gens « méchants », ce sont des gens comme vous et moi, ils sont ordinaires la plupart du temps, capable de montrer l’un ou l’autre de ces aspects. Mais le film se passe pendant la guerre. Pendant ce type de période où les conditions de vie sont anormales, il devient plus facile d’être méchant, quand les temps sont durs, quand on n’a pas assez à manger, quand il faut survivre… Plus les temps sont difficiles, et plus il est compliqué de rester bon. Ce degré de méchanceté dont peut faire preuve chacun d’entre nous dépend des circonstances. Les gens ne sont pas méchants ou gentils par nature, le degré de méchanceté ou de bonté dépend plus des conditions dans lequel on peut se trouver. Par exemple, pendant le film, le paysan qui frappe Seita n’a pas beaucoup à manger et lutte pour sa propre survie. Il y a deux choses que je voudrais dire. Vous êtes au collège, vous allez être adultes dans quelques années. Si vous voulez devenir des personnes bonnes, je crois qu’il est important que vous ne voyiez pas que des films avec des personnages gentils. Si vous voulez éviter de devenir mauvais, il faut que vous voyiez des films où l’on voit comment des gens peuvent devenir mauvais. Deuxièmement, si vous voulez partager quelque chose de l’ordre de la bonté, il y a nécessité de réaliser des actions collectives. La bonté est quelque chose d’assez individuel, mais l’action collective est nécessaire pour réellement partager. Cela repose sur un certain nombre d’effort et de questionnement que l’on doit avoir. Par exemple, l’état de paix est infiniment préférable à l’état de guerre, qu’est-il nécessaire de faire pour l’éviter ? Avez-vous été ému par le film ?Oui, on peut dire ça. J’ai été ému. Vous savez, quand on est réalisateur, il se passe ce genre de choses. On peut être effectivement ému par des choses sur lesquelles on travaille. On prend aussi conscience qu’on voulait décrire telle ou telle chose à l’écran et une fois qu’on voit le film à l’écran, on se rend compte qu’on a pas réussi à faire ce qu’on voulait. Quand on voit le film, cela donne donc aussi l’envie folle de le refaire… © Buta Connection |