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Interviews d'Isao Takahata

   

Interview au festival de Poitou Charentes (nov. 2002)

Dans le cadre du festival "Portrait d’un cinéaste sous l’arbre", qui s’est déroulé du 4 au 11 novembre 2002 en Poitou-Charentes, nous avons eu la chance d’une entrevue avec TAKAHATA Isao. Comme nous nous étonnions de la diversité de la programmation, il nous répondit que cette diversité de styles, d’apparence relevait aussi d’un sens, d’une cohérence. En l’occurrence, la programmation n’a pas été le fait d’une initiative directe de sa part, mais il considère les films qui la constituent comme de très grandes réussites, éprouve un grand respect pour leurs auteurs, et s’estime incapable quant à lui de réaliser de tels films.

En réponse à une question portant sur ces titres en particulier, il nous a ensuite longuement parlé de deux des œuvres projetées durant le festival, sur lesquelles il a fait paraître deux livres : Le Conte des contes (1979) du Russe Youri NORSTEIN, et L’Homme qui plantait des arbres (1987) du Canadien Frédéric BACK.

« Je vous parlerais d’abord du Conte des contes. De NORSTEIN, j’ai découvert en premier lieu Le Petit hérisson perdu dans la brume, qui m’a plu énormément. C’est plus tard que j’ai vu Le Conte des contes, un film bien plus difficile d’approche. Le Petit hérisson perdu dans la brume est basé sur une trame narrative par laquelle le spectateur peut se laisser guider, tandis que Le Conte des contes s’en affranchit ; j’ai été profondément séduit par l’image, par l’atmosphère qui se dégagent de ce film. Je n’en ai pas tout compris d’emblée, mais certains passages étaient tout à fait clairs, et le tout remarquablement réussi sur le plan formel. Finalement, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il s’agit là foncièrement d’un poème composé sous forme animée : non pas simplement un film présentant quelque chose de "poétique", sous tel ou tel aspect, mais bel et bien une forme de poésie en tant que telle, par nature. Plus je revoyais le film, et plus je le comprenais. C’est là une démarche très audacieuse.

Pour en venir à L’Homme qui plantait des arbres, là aussi, le film précédent de BACK, Crac !, m’avait vraiment marqué ; aujourd’hui encore, il m’apparaît comme une œuvre d’une grande importance, lourde de signification. J’ai vu ensuite L’Homme qui plantait des arbres, et je pourrais tout à fait vous en faire un très long éloge ; disons, tout compliment mis à part, qu’il s’agit d’un film mettant en scène des arbres. Les hommes reviennent grâce la renaissance au retour de la nature. C’est un film qui n’est possible qu’en animation, qui ne peut pas être tourné en prises de vue réelles. BACK a travaillé sur ce film presque totalement seul (il avait juste un assistant, peut-être), très proche en cela dans son travail du personnage du film (1), pour parvenir au final à susciter chez les spectateurs une très grande émotion. Je suis passionné par le personnage qu’est Frédéric BACK.

J’ajouterais, indépendamment de toute question d’influence, que je ne suis pas sûr de trouver les termes pour décrire ce que m’ont apporté ces films. Au Japon on évoque souvent l’interprétation et l’appréciation", une expression utilisée dans le registre de la poésie japonaise. Sur Le Conte des contes, j’ai fait paraître un petit volume (à ce jour le seul au monde sur ce film), qui est un commentaire du film. NORSTEIN me répète souvent que ce texte devrait être traduit dans d’autres langues. Pour L’Homme qui plantait des arbres, j’ai traduit en japonais le récit de GIONO, accompagné d’un long texte sur le film, et sur la question de la co-existence entre l’homme et les arbres. Ces deux films sont pour moi l’objet d’une passion.

Quelques remarques sur les films que MIYAZAKI et moi avons réalisés au Japon. Pour entraîner la conviction du spectateur, il est nécessaire de le placer devant des œuvres qui contiennent une forme de recherche de réalité, pas seulement sur le plan graphique mais dans le film tout entier : sa continuité, ses enchaînements, son scénario. Déjà au moment de Hols, j’avais une vision de ce que devait être le projet de toute mise en scène, qu’il devait avoir quelque chose de brechtien (2) : ne pas entraîner complètement le spectateur dans l’univers du récit, mais conserver et mettre en œuvre une certaine distance entre le monde décrit et le spectateur. J’ai une série de réserves vis-à-vis d’une orientation qui plonge totalement le spectateur dans la fiction : pour moi le spectateur finit par voir le film avec un regard, un point de vue peu distant, peu lucide. Comme je travaillais dans des cadres réalistes, mes films avaient tendance à entraîner ainsi le spectateur. C’est une contradiction dont j’avais conscience depuis assez longtemps. Par exemple, dans Le Tombeau des Lucioles, je voulais créer cette distance. Le film n’a pas été perçu de cette façon, et il en ressort en premier son impact émotionnel. Je voulais que les spectateurs se demandent si les choix du jeune garçon étaient les bons. Mais le film n’est pas perçu comme ça, et il en ressort un apitoiement généralisé.

Pour Souvenirs, goutte à goutte ou Pompoko, j’ai travaillé avec le même projet. En termes de résultat, j’estime y être parvenu. La tendance majeure de l’animation japonaise est une tendance au “réalisme”. Cela me met mal à l’aise que les spectateurs voient des œuvres qui les engloutissent. Personnellement, j’essaie de “faire un pas en arrière”. Personnellement, dans une série comme Ann des Pignons-verts (ndlr : Anne aux cheveux roux), cette logique de “faire un pas en arrière” a été une réussite. Pour moi, c’est cette distanciation qui fait que mes films peuvent provoquer le rire, impossible autrement.

Les films de NORSTEIN et de BACK ont jeté une lumière neuve sur les problèmes et les possibilités de l’animation par rapport à la situation à laquelle j’avais à faire face : dans ces deux films, on trouve une poésie et une profondeur de contenu de nature à faire fonctionner l’intellect, et dans le même temps une force d’entraînement, tout en jouant sur une distance, au contraire du “réalisme” si usité dans l’animation au Japon, qui entraîne le spectateur dans l’univers de la fiction.

Le film de NORSTEIN n’est pas un projet réaliste de cet ordre, et c’est bien là pourquoi il peut à la fois créer une distance et attirer le spectateur dans l’univers de l’œuvre.

Quant au film de BACK, il n’y a à l’image dans ce film que ce qu’il a souhaité dessiner, et seulement les éléments nécessaires à sa représentation. Le reste est laissé en blanc. Le dessin ne prétend pas fournir l’illusion de l’objet réel, mais se présente d’emblée comme dessin. L’objet réel décrit se trouve au-delà de sa représentation dessinée. Le dessin assume son statut, conservant des zones blanches. BACK ne fait pas de remplissage. Tout en mettant en place une réalité suffisante, il laisse au spectateur son indépendance. Cette technique est de nature à appeler une réflexion, en laissant au spectateur sa liberté.

Mes Voisins les Yamada constitue pour moi un premier pas en ce sens. »

(1) Le personnage principal de L’Homme qui plantait des arbres, Elzéar BOUFFIER, est un vieux berger solitaire qui accomplit seul sa tâche titanesque.

(2) BRECHT prône la "distanciation", le maintien par le spectateur d’une certaine distance vis-à-vis du spectacle auquel il assiste, distance qui permet la réflexion, puis l’action (le spectateur ne doit pas être "hypnotisé" par le spectacle)

Source : Propos recueillis par Jérémy, Xavier et Vincent.
Merci à Ilan N'guyen pour la correction de notre transcription.

 
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