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Entretien avec Hirokatsu Kihara
Ancien directeur de production pour le studio Ghibli

En complément de notre grande présentation du studio Ghibli, Nous vous présentons ci-dessous un entretien en quatre parties avec Hirokatsu Kihara, qui travailla pendant cinq ans au département de production du studio Ghibli, entre 1985, date de création du studio, et 1989.

Hirokatsu Kihara est né en 1960. Son diplôme de planification de concept visuel de l’université des arts d’Ôsaka en main (l’un de ses cadets étant Hideaki Anno, réalisateur de Neon Genesis Evangelion et Godzilla Resurgence), il entre en 1972 au studio Topcraft, fondé par Tôru Hara, qui avait participé à la conception de Horus, prince du soleil, du studio Tôei en 1968. Le studio Topcraft se spécialisait dans des films et des séries d’animation destinés au marché américain, parmi lesquels Le hobbit, Frodon et La dernière licorne. Il s’agit du même studio pour lequel Isao Takahata et Hayao Miyazaki réalisèrent Nausicaä de la Vallée du Vent en 1984. Le studio Topcraft ferma au milieu des années 1980 et Tôru Hara devint le premier directeur général du studio Ghibli, fondé pour réaliser le prochain long métrage de Hayao Miyazaki.

Kihara fut recruté par Hara et rejoignit ainsi le studio Ghibli. Il participa à la conception du film Le château dans le ciel en tant qu’assistant producteur. Son travail fut particulièrement apprécié par Miyazaki qui le promut directeur de la production pour Mon voisin Totoro. Il participa ensuite à tous les films de Miyazaki jusqu’à Kiki, la petite sorcière.

Après avoir quitté le studio Ghibli, Kihara écrivit des histoires d’horreur et de fantômes. Il travailla à l’adaptation de l’une de ses œuvres en manga avec Junji Itô. En France, nous avons pu lire de lui L’escadrille des nuages avec Aki Shimizu aux dessins.
Par la suite, il publia Mô Hitotsu no Barusu (« Une balse de plus ») et Futari no Totoro (« Les deux Totoro »), ouvrages dans lesquels il décrit le processus de réalisation des films de Hayao Miyazaki.

« Une balse de plus » : Hayao Miyazaki et l’époque du Château dans le ciel.

« Les deux Totoro » : Hayao Miyazaki et l’époque de Mon voisin Totoro.

Cependant, Kihara n’est pas seulement connu des fans du studio Ghibli par sa participation à trois œuvres du studio. Il a aussi effectué un travail de préservation de nombreux documents liés au processus de création des films.
Kihara a voulu préserver ces documents car il pensait qu’ils avaient une grande valeur historique et culturelle. Mais il pensait également qu’ils pouvaient servir à la formation de la prochaine génération de réalisateurs de films d’animation. C’est pour cela qu’il a demandé à son supérieur, M. Hara, l’autorisation de préserver ces documents.
À cette époque, personne ne voyait l’intérêt de conserver des pièces autres que les pellicules finales. Les autres pièces et documents étaient donc jetés à la poubelle. Kihara obtint l’autorisation de Miyazaki de conserver de nombreux documents pour sa collection personnelle.
Cependant, les story-boards et les illustrations ou descriptions de personnages retenus pour la version définitive des films furent conservés par le studio Ghibli.

Plus tard, la fondation du musée Ghibli et l’organisation de nombreuses expositions de documents liés au processus de création de films donnèrent raison à M. Kihara. Aujourd’hui, M. Kihara est sans doute le plus grand possesseur de documents concernant le studio Ghibli (en ce qui concerne les trois premiers films de Hayao Miyazaki). Il en possède sûrement plus que le studio lui-même. Ces dernières années, Kihara passe son temps entre son travail d’écrivain et ses conférences. Il participe à des conférences dans le monde entier et, fort de son expérience au studio Ghibli, il utilise les documents liés au processus de création de films pour montrer « ce qu’on peut créer avec un crayon et du papier ».

M. Kihara nous a fait part de cette expérience. Il nous a parlé de la passion avec laquelle il a travaillé pour le studio Ghibli et de sa collaboration avec Hayao Miyazaki et Isao Takahata. Nous avons eu le plaisir d’en apprendre plus sur cette période où il travaillait au studio en ayant toujours à l’esprit le bien du studio dans son ensemble.

Cet entretien a eu lieu à Tôkyô, le 15 avril 2019.

Pour entrer en contact avec M. Hirokatsu Kihara

Site Web Kiharahirokatsu.com
Compte Twitter @KiharaHirokatsu

Remerciements : merci à Hirokatsu Kihara et Tamae Hironaka pour leur hospitalité, Paul Williams pour avoir planifié cet entretien, Diana Garnet pour l’interprétation, et Yasuka Takeda pour la traduction.


Entretien avec Hirokatsu Kihara :
Début de carrière et travail au studio Ghibli

Pourquoi avez-vous décidé de travailler dans le secteur de l’animation ?

Depuis mon plus jeune âge et encore au moment d’entrer à l’université, j’adorais les mangas, les dessins animés et les histoires de monstres ou de fantômes. Bien avant de travailler sur Nausicaä de la Vallée du Vent, j’avais, alors que j’étais encore lycéen, fait le voyage d’Ôsaka à Tôkyô pour visiter le studio Topcraft et voir la création du Hobbit. À l’époque, seul ce studio créait des films en collaboration avec les États-Unis. J’ai été attiré par le processus de création du Hobbit, qui avait quelque chose de magique. Cela a renforcé ma décision d’intégrer le studio Topcraft.
Ensuite, Topcraft a accueilli Hayao Miyazaki, qui a réalisé Nausicaä de la Vallée du Vent. J’ai intégré le studio après la sortie de Nausicaä. Environ un an plus tard, le studio Topcraft a été dissous car il lui devenait difficile structurellement de continuer à produire des séries d’animation.
À ce moment, il fut décidé de disposer de nombreux documents, mais j’ai obtenu de M. Hara, le président de Topcraft (et futur premier directeur général du studio Ghibli), la permission d’en conserver certains.
Par ailleurs, si j’ai obtenu la permission de M. Hara de conserver des documents durant ma période chez Ghibli, je pense que c’est aussi parce qu’il se souvenait de cela. Si l’on conserve un document, aussi insignifiant soit-il, on peut lui trouver une utilité à l’avenir, mais si on le jette, même le restaurer devient impossible. Même une simple photocopie peut avoir une utilité plus tard.

Test de couleur (celluloïd) pour Mon voisin Totoro. C’est dans cette couleur définitive que le celluloïd pour les posters sera coloré. Dans l’œuvre finale, il était déjà décidé de la présence des deux sœurs Satsuki et Mei, mais pour ce poster, le choix fut fait de laisser un seul personnage, avec Satsuki et Mei dessinées en double image. En outre, ce Totoro pourrait sembler ne pas avoir de bouche, mais il en a bel et bien une.

Comment êtes-vous entré au studio Ghibli ?

M. Hara, président de Topcraft, devint le premier directeur général de Ghibli. Or, comme j’avais été son subalterne auparavant, c’est ainsi que j’ai été recruté. Je n’avais alors que 25 ans et j’avais commencé à travailler pour une autre entreprise du secteur de l’animation après la fermeture de Topcraft. Cependant, je remercie encore aujourd’hui M. Hara de m’avoir fait confiance et de m’avoir appelé. Après Le château dans le ciel, M. Miyazaki a sans doute reconnu mes efforts et j’ai été promu directeur de la production après seulement un film.
M. Miyazaki juge les gens uniquement sur le travail, sans se préoccuper de leur expérience. Il est toujours en train d’observer le travail de son équipe et n’hésite pas à promouvoir quelqu’un qui fait du bon travail, même s’il débute, à partir du moment où il souhaite travailler avec lui. Peu lui importe l’âge ou l’expérience. Ce qu’il valorisait le plus, c’était le talent, les idées et la passion. Il accordait également beaucoup d’importance à la capacité à communiquer.
M. Takahata et M. Miyazaki respectaient tout particulièrement les gens volontaires et prudents. Et ils aimaient ceux qui travaillaient avec ardeur sur leurs projets. Je crois que c’est pour cela qu’ils m’ont reconnu malgré mon manque d’expérience et mon jeune âge.

Dessin de Hayao Miyazaki représentant Hirokatsu Kihara se faisant interroger par la police pour une infraction au stationnement. Il est interdit de se garer devant l’entreprise, mais ce jour-là, Kihara s’y était garé dans son empressement pour aller au travail (extrait du Roman Album de Mon voisin Totoro).

Il parait que M. Miyazaki et M. Takahata n’aiment pas beaucoup les otakus. Comment font-ils la part entre professionnalisme et enthousiasme de fan ?

Pendant que je travaillais, je faisais en sorte de contenir mon enthousiasme d’otaku au plus profond de moi. Sans professionnalisme, il est impossible de travailler dans quelque studio que ce soit. Je me concentrais uniquement sur la gestion et la progression du projet. Je pouvais redevenir moi-même la nuit, lorsqu’il n’y avait plus grand monde au studio. C’est uniquement dans ces moments que je pouvais laisser place à ma ferveur d’otaku.
Tous les deux réalisaient des films d’animation, mais au-delà de ça, ils possédaient une grande ouverture d’esprit. Ils n’étaient pas intéressés par les personnes qui n’aimaient que l’animation. Ils avaient un profond respect pour les spécialistes ou les experts de toutes sortes de domaines.
Yasuo Ôtsuka, l’un de leurs grands amis, n’était pas uniquement un excellent chef animateur. Il était aussi un spécialiste des véhicules militaires américains, à commencer par la Jeep.

Ces dernières années, environ 3 500 photographies ont été numérisées. La plupart d’entre elles sont des photos du studio pendant la création du Château dans le ciel et de Mon voisin Totoro ou des photos de fêtes de célébration de la sortie des films.
« J’en ai posté une sur Twitter. Elle montre Hayao Miyazaki et moi-même au moment de la création du Château dans le ciel. Cette photo fut prise il y a 34 ans. Nous étions encore jeunes à l’époque ! »

Avez-vous envoyé toutes ces photographies à M. Miyazaki ?

Non, M. Miyazaki n’est pas du genre à vouloir conserver des photos-souvenirs. C’est un véritable génie lorsqu’il s’agit de création. En revanche, sa manière d’aborder les relations personnelles est particulière. Il n’est pas aisé de développer une relation avec lui. Il n’accorde pas sa confiance facilement, surtout dans le cadre du travail. Mais lorsqu’il accorde sa confiance à quelqu’un, il veut ensuite travailler à ses côtés.
Pour lui, le plus important est de réaliser un film conforme à l’idée qu’il s’en faisait. À force de trop se concentrer sur son travail, il lui arrive même d’avoir oublié le nom de certains membres de l’équipe quand arrive la fin du projet !
Je considère le fait qu’il m’ait accordé sa confiance alors que j’étais si jeune comme une expérience particulièrement précieuse et enrichissante.

Hayao Miyazaki a choisi M. Kihara comme modèle pour le visage du chat-bus qui apparait dans Mon voisin Totoro. C’est une tête très bizarre, mais est-elle ressemblante ?

Yasuo Ôtsuka a-t-il travaillé officiellement au studio Ghibli ?

Non. À l'époque, il travaillait dans un autre studio. Ainsi, il a déjà visité le studio Ghibli, mais il n'y a jamais travaillé. Pour messieurs Takahata et Miyazaki, M. Ôtsuka était une personne très importante, de par sa longue expérience dans le domaine de l'animation. Sans lui, ils n'auraient sans doute pas pu exprimer tout leur talent.


Entretien avec Hirokatsu Kihara :
Les œuvres du studio Ghibli et le point de vue de M. Kihara

Comment se passait le travail au studio Ghibli ?

M. Miyazaki et M. Takahata ont des façons de travailler très différente. M. Miyazaki conçoit par lui-même les illustrations des personnages et le story-board pour ensuite les utiliser pour faire le film. M. Takahata est plutôt du genre à demander des dessins et une histoire très réaliste.
On pense par exemple à Mon voisin Totoro et Le tombeau des lucioles, sortis à la même période. Cependant, travailler sur des films de ces deux réalisateurs en même temps était très compliqué, et nous avons donc évité que cela se produise par la suite. Nous réalisions donc les films de M. Miyazaki et de M. Takahata alternativement. Pendant ce temps, l'un des réalisateurs pouvait recharger ses batteries. Cela lui permettait d'avoir du temps pour préparer son prochain film.
Si l'on se place du point de vue du spectateur, je pense que les films de M. Miyazaki étaient considérés comme « romantiques » et ceux de M. Takahata comme « réalistes ». Toutefois, ces spectateurs avaient peut-être plus envie d'un film d'animation dramatique les invitant au rêve que d'un film documentaire réaliste. C'est, selon moi, l'une des raisons pour lesquelles les films de M. Miyazaki ont eu plus de succès. De plus, je pense que M. Miyazaki avait également un goût pour le challenge et l'aventure dans sa façon de réaliser des films. C'est pour cela aussi qu'il semblait aimer travailler avec des jeunes. Il était à la recherche de nouvelles sensations insufflées par la jeunesse.

Photo de production de Mon voisin Totoro. Hirokatsu Kihara y apparaît souriant tel un enfant à l'idée de l'aboutissement futur du projet.

Quelle était la relation de M. Miyazaki avec les animateurs ? Que leur demandait-il dans leur travail ?

Il demandait à ses chefs animateurs de toujours travailler dans un timing parfait. On avait l'impression qu'il les entraînait. C'est pourquoi les animateurs travaillaient ardemment pour répondre aux demandes de M. Miyazaki.
Parfois, ils devaient même reprendre leur travail à zéro. Mais quand le résultat était au rendez-vous, M. Miyazaki se réjouissait tel un enfant, regardant les dessins encore et encore, les montrant à d'autres personnes en disant : « Regarde ! Regarde ! C'est formidable ! ».

Hirokatsu Kihara a pris une photo avec le « masque de Hayao Miyazaki » dessiné par Hayao Miyazaki lui-même et colorié par le directeur artistique Kazuo Oga (extrait du roman album de Mon voisin Totoro).

Entretien avec Hirokatsu Kihara :
À propos de la création de Kiki, la petite sorcière

Celluloïds conservés de Kiki, la petite sorcière.

Vous étiez le directeur de production pour Kiki, la petite sorcière. Nous avons appris que M. Miyazaki avait conçu le story-board sans scénario. Cela nous a surpris !

Le début de la conception de Kiki, la petite sorcière a été très compliqué. Nous n'avions que des esquisses des personnages et des idées principales, mais le travail sur le scénario et le story-board n'avançait pas.
C'est alors que M. Miyazaki, qui était à l'époque producteur, a été nommé réalisateur. Sunao Katabuchi (Dans un recoin de ce monde), le réalisateur assistant, et les trois directeurs d'animation Shinji Ôtsuka, Katsuya Kondô et Yoshifumi Kondô se rendirent tous les quatre en Suède pour faire du repérage pour la ville qui servirait de décor au film. Ainsi, le modèle de la ville de Kiki, la petite sorcière est Stockholm. La ville de Koriko, où vit Kiki, est basé sur Visby, une ville sur l'île de Gotland, à 30 minutes en avion de Stockholm.
Comme nous avions perdu trois mois à cause des problèmes concernant la conception de l'histoire, M. Miyazaki a commencé le travail sur le story-board sans scénario. Afin de se concentrer sur cette tâche, il n'a pas conçu un seul personnage. C'est à Katsuya Kondô qu'on doit le character design de tous les personnages.
Le story-board de M. Miyazaki était parfait. Bien qu'il intègre des histoires originales pour le film éloignées du roman original, le travail sur le story-board a été fluide et a pu se terminer sans avoir à rien changer. C'est grâce à cela que le film a pu être prêt à temps pour la date de sortie.

M. Miyazaki ne s'est pas rendu en Suède ?

Non. À l'époque il était producteur, donc il n'y est pas allé. Mais c'est lui qui avait décidé de faire les repérages en Suède.

Pourquoi avoir choisi Visby ?

Bien avant de travailler chez Ghibli, M. Miyazaki avait eu pour projet d'adapter Fifi Brindacier en série d'animation. Le projet n'avait pas abouti, mais il s'était rendu à Visby en repérage. C'est pour cela que le paysage de cette ville lui était resté en mémoire.

En haut : Une vue aérienne de la ville dont le celluloïd de Kiki a été enlevé. Le lieu est basé sur la ville de Stockholm, en Suède.
En bas : La ville de Koriko, où se trouve la boulangerie où travaille Kiki, est basée sur la ville de Visby sur l'île de Gotland (elle est connue pour ses toits rouges).

Le studio Ghibli a-t-il répété ce processus par la suite ?

Comme je n’ai participé qu’aux trois premiers films de M. Miyazaki, je ne peux rien affirmer avec certitude. Mais la manière de faire dépendant du réalisateur, je ne pense pas qu’elle ait été toujours la même. De ce que je sais, M. Miyazaki s’est chargé d’écrire le scénario uniquement pour Le château dans le ciel. C’est pour cela que je converse précieusement le manuscrit de ce scénario. (Remarque : M. Kihara nous a montré ce manuscrit mais il ne nous a pas autorisés à le photographier. Cependant, ce manuscrit est une preuve que contrairement à ce qui se dit, il est arrivé à M. Miyazaki d’écrire des scénarios.)

J’ai souvent été surpris par le travail de M. Miyazaki, mais ce qui m’a le plus surpris fut son travail sur le story-board de Kiki, la petite sorcière. Il n’a pas seulement conçu ce story-board sans scénario, il l’a fait dans un délai suffisant pour que le film puisse sortir à la date prévue. Même les experts de l’animation n’ont jamais dit de ce film qu’il manquait de mouvements de caméra et qu’il y avait trop de plans fixes. Le château dans le ciel contient un nombre similaire de scènes de vol, mais les mouvements de caméra y sont bien plus compliqués. Dans le domaine de l’animation, plus il y a de mouvements de caméra, plus c’est compliqué, et cela coûte aussi du temps et peut être la cause de nombreuses erreurs. Lorsqu’on utilise peu de mouvements de caméra et beaucoup de plans fixes, on peut utiliser les images formatées (sur papier ou sur celluloïd) telles quelles pour colorier ou filmer les celluloïds, ce qui permet de gagner un temps considérable.
Le génie de M. Miyazaki pour concevoir des story-boards apparaît clairement dans ce film. Il a réussi à créer une histoire passionnante à partir d’un story-board constitué d’une superposition de plans simples. Cela a permis de diminuer la charge de travail au moment de la finition du film.


Entretien avec Hirokatsu Kihara :
Sa collection de documents Ghibli et son activité d’auteur

De nombreux dessins du Château dans le ciel, de Mon voisin Totoro et de Kiki, la petite sorcière sont encore conservés.

Beaucoup de documents et de celluloïds du studio Ghibli ont été conservés, n’est-ce pas ?

Au moment où, après la fin d’un film, le studio Ghibli (et les gens de Tokuma Shoten) m’ont demandé de disposer de tous les documents liés à la conception du film, j’ai milité pour la conservation de ce processus de création. Mais les studios d’animation japonais sont tous petits, et le studio Ghibli ne faisant pas exception, il manquait d’espace pour conserver les documents. Ainsi, il était d’usage de se débarrasser des documents qui ne servaient plus une fois un film terminé.
Mais après avoir fortement insisté auprès de mes supérieurs, messieurs Hara et Miyazaki, j’ai obtenu l’autorisation de les conserver. Ils étaient d’accord avec moi pour ne pas traiter ces documents, qui témoignent des efforts de l’équipe, comme de vulgaires détritus. J’étais dès cette époque persuadé que ces documents étaient des biens culturels précieux qui pourraient être exposés plus tard dans des musées ou utilisés pour former une nouvelle génération d’animateurs.
Je savais que, si l’on réfléchit d’un point de vue historique, il était très difficile de restaurer ou reproduire des documents ou des reliques détruits. Je savais également que la valeur d’un objet n’était pas ancrée dans le marbre et évoluait avec le temps. Ce sont souvent les descendants qui décident de la valeur d’un objet. Tout ce que je pouvais faire, c’était croire en la valeur culturelle future de ces documents et les préserver. C’est parce que j’étais un membre du studio Ghibli de la première heure que j’ai estimé qu’il fallait préserver son histoire dès ses premiers pas.
C’est 15 ans après mon départ que Ghibli a entamé la construction de son propre musée, pour y exposer des dessins.

M. Miyazaki se souvient-t-il vous avoir confié ces documents devenus historiques ?

Je pense qu’il ne s’en souvient pas du tout. Il est toujours tourné vers l’avenir et ne se retourne jamais vers le passé. S’il s’intéressait à ce type de documents intermédiaires, il devrait en rester beaucoup plus, au vu de sa longue carrière. C’est une personne passionnée et active qui aime les jeunes. Je pense que s’il m’a donné l’autorisation de les conserver, c’est simplement parce qu’il était amusé par ma passion.

Comment faites-vous pour conserver les documents dans le meilleur état possible ? Y a-t-il une méthode concrète ?

Pas spécialement. Je me contente de les laisser dans un coffre. Pour certains, je les range dans des pochettes plastifiées. Je préfère vous le dire pour éviter tout malentendu : je ne suis pas un collectionneur. Je ne suis que le garant de la préservation de ces documents. Par conséquent, ces documents ne forment pas une collection. Ils sont les témoins de l’histoire. Je suis prêt à les transférer si le demandeur respecte ma volonté de préserver et d’utiliser ces documents (bien sûr, les candidats sont nombreux, donc il pourrait y avoir d’autres conditions). Sans cette volonté, il est impossible de préserver ces documents pour les siècles à venir afin de former les nouvelles générations de créateurs. Pour l’instant, je n’ai fait que sauver ces documents de la destruction pour les conserver pendant ces trente dernières années.

Une affiche destinée aux employés du studio dessinée par M. Miyazaki pour annoncer la fête de fin d’année de 1988. Il y est écrit que Hirokatsu Kihara est le responsable de la fête. Le nom du directeur artistique, Kazuo Oga, y a été ajouté pour faire une blague.

Parlez-nous un peu de votre travail.

Je pense pouvoir dire que je suis un auteur d’histoires de fantômes. Aujourd’hui toutefois, je suis invité à de nombreuses conférences à l’étranger pour parler du studio Ghibli. J’ai d’ailleurs participé une fois à la Japan Expo en France. Si je suis invité et que mon emploi du temps le permet, je peux me rendre n’importe où dans le monde.

D’où vous vient cette passion pour les histoires de fantômes ?

Depuis l’âge de dix ans, j’ai toujours été intéressé par ce qui touche au mystère. Depuis, j’ai rassemblé différents récits qui m’ont été racontés par des gens qui avaient vécus des expériences étranges, et en 1990, on m’a tout à coup conseillé d’écrire un livre à ce sujet. J’aime les histoires de fantômes à la fois étranges et effrayantes et qui sont remplies de mystères. Notre monde abonde de mystères. Je pense que c’est parce qu’il y a beaucoup de gens qui pensent la même chose qu’il y a autant de films, de séries télévisées ou de livres.

Avez-vous déjà vu un fantôme ?

Oui. Je suis convaincu que ces « présences disposant d’une volonté propre mais qui sont invisibles à l’œil » et qu’on appelle fantômes existent. J’en ai vu un lors d’une nuit dans un hôtel à Caen. Et aussi dans un hôtel au mont Saint-Michel. J’ai ressenti la présence de plusieurs personnes pendant la nuit. Si j’avais été une personne plus sensible à leur présence, je les aurais sans doute vus. Les histoires de fantômes sont vraiment fascinantes.