Souvenirs goutte à goutte


Taeko, une jeune citadine de 27 ans, part en vacances à la campagne dans la famille de son beau-frère. Laissant derrière elle ses préoccupations professionnelles, elle se laisse submerger par des souvenirs de son enfance, des anecdotes survenues en 1966 alors qu'elle n'avait que onze ans.
Omohide Poro Poro (Souvenirs goutte à goutte), histoire d'une japonaise cherchant son futur à travers son passé, trouve écho chez n'importe quelle femme aujourd'hui. Le plus méconnu des films d’Isao Takahata au sein du studio Ghibli (du moins en Occident) est pourtant un chef-d'œuvre d'intelligence et de finesse.
Film conseillé à partir de 14 ans (voir guide des parents)
Sources : Animeland hors-série n° 3 - Making-of du film - Dans le studio Ghibli, travailler en s'amusant de Toshio Suzuki
Souvenirs goutte à goutte : Résumé détaillé

Tôkyô 1982. Taeko Okajima, 27 ans et critique littéraire dans un journal, projette de prendre un congé sabbatique à Yamagata, région encore très rurale.


En 1966, la petite Taeko, 11 ans, apprend jalousement que ses copines de classe partent rendre visite à leur famille pendant les vacances d'été. Sa famille, native de la région de Tôkyô, ne peut avoir de telles opportunités. Devant l'insistance de Taeko, la grand-mère propose d'aller à un complexe de bains publics à Ônoya, près des sources chaudes d'Atami. Taeko est perplexe mais est convaincue par ses sœurs qui connaissent l'endroit et ne cessent d'en vanter les beautés. Pourtant, quand leur mère leur propose de rejoindre Taeko, elles grimacent : leur enthousiasme pour la station thermale aurait-il été un subterfuge pour calmer Taeko et pour se moquer d'elle ?


1982. Taeko parle avec sa grande sœur Nanako au téléphone au sujet de ses congés. Elle se rend de nouveau chez la famille du mari de Nanako pour aider cette fois à la récolte des fleurs de benibana (fleur récoltée pour ses propriétés colorantes). Elle profite de ce voyage pour éviter de rencontrer l'homme que sa mère veut lui présenter afin d'arranger un mariage. Nanako lui demande pourquoi elle ne loue pas une maison de campagne. Taeko plaisante et dit se méfier de son conseil et lui rappelle le mauvais tour qu'elle lui avait fait jadis sur les bains d'Ônoya.


Ônoya... Taeko se souvient. Elle avait finalement accompagné sa grand-mère. Elle s'ennuyait beaucoup et passait son temps à essayer les différents bains... Jusqu'à ce qu'elle s'évanouisse dans un des bains et manque de se noyer ! Son séjour fut alors écourté et elle passa alors le reste de ses longues vacances d'été chez elle !


1982. À la gare de Tôkyô, Taeko passe devant un étal de fruits et se rappelle un jour de 1966 lorsque sa famille a découvert son premier ananas. Ils ne savent pas comment s'y prendre pour le préparer. Renseignements pris, la découpe du fruit se fait le lendemain dans une ambiance très solennelle. Malheureusement le goût acidulé et la consistance un peu dure du fruit déconcerte toute la famille et Taeko se retrouve avec toutes les parts dans son assiette ! Conclusion de cette petite mésaventure : la banane reste la reine des fruits !


D'autres anecdotes reviennent à la mémoire de Taeko : sa sœur qui essayait les minijupes, le succès des Beatles, les repas du midi avec sa classe, les conseils de classe entre élèves... Mais le train express de nuit vient d'arriver en gare et Taeko embarque. Ses souvenirs de CM2 la suivent...


Une délégation de trois filles d'un autre CM2 avait un jour informé Taeko qu'Hiro, un garçon de leur classe, était amoureux d'elle. La preuve : un graffiti Ai Ai Gasa (graffiti amoureux en forme de parapluie) avec les noms de Taeko et Hiro dessiné dans une ruelle. Taeko avait été troublée par cette nouvelle. Elle apprit par la suite que Hiro était un excellent joueur de Baseball. En se joignant à ses camarades pour assister à un tournoi interclasse, elle fut très impressionnée par le jeu de son admirateur.


Après le match, les camarades d'Hiro embêtèrent ce dernier au sujet de Taeko qui, prise de panique, s'enfuit. Mais sur le chemin de la maison les deux enfants se croisèrent. Il essaya d'expliquer que le graffiti n'était pas de lui mais trop nerveux, il lui demanda à la place quel type de temps elle préférait : pluvieux, nuageux ou ensoleillé. Taeko répondit nuageux et Hiro, radieux, lui dit qu'ils étaient « pareils ». Taeko rentra chez elle en courant, dans un état d'extase.


Taeko sur sa couchette dans le train se demande pourquoi tant de souvenirs remontent si brusquement à la surface. Elle se rappelle alors que l'un de ses professeurs leur avait expliqué le cycle menstruel et que Taeko s'étonnait que certaines de ses copines soient déjà au courant.


Très vite, les garçons s'amusèrent à regarder sous les jupes de leurs camarades depuis qu'une fille leur avait avoué que les filles indisposées étaient dispensées de cours d'éducation physique. Ainsi lorsque Taeko eut la grippe, elle insista pour aller quand même au cours de sport, afin d'éviter tout commérage. Mais trop malade, elle se résigna à rejoindre la « cafteuse », elle vraiment réglée !


1982. Tôt le matin, Taeko arrive à destination. En sortant du train, elle ne voit aucun signe du frère de Mitsuo, Kazuo. C'est en fait Toshio, un cousin lointain de Kazuo, qui est venu la chercher.


Sur le chemin de la ferme, dans la minuscule voiture de Toshio, Taeko apprend que ce dernier était auparavant employé dans une société et qu'il s'est reconverti dans l'agriculture par passion. Au grand étonnement de Taeko qui, comme la plupart des citadins, n'est pas spécialement enthousiasmée par son travail, il apprécie cette nouvelle vie. Taeko l'informe qu'elle est venue aider à la récolte des fleurs de benibana et qu'elle désire se mettre à la tâche dès ce matin (c'est pourquoi elle a pris l'express de nuit).


À leur arrivée, après de rapides et chaleureuses retrouvailles, elle rejoint la famille de son beau-frère dans les champs. Taeko est hypnotisée par la beauté du paysage et observe le lever du soleil dans un silence presque religieux. Le benibana, littéralement « fleur rouge », est en réalité une fleur de couleur jaune-orange, mais un procédé de transformation permet d'en extraire son pigment rouge. Taeko participe à toutes les étapes de ce processus en compagnie de Naoko, la fille de Kazuo.


Un peu plus tard, cette dernière essaie de convaincre sa mère de lui acheter une paire de chaussures Puma à la mode. Son insistance face au refus de sa mère faire rire Taeko, jusqu'à ce qu'un souvenir douloureux lui revienne en mémoire. Taeko se rappelle de ses propres caprices d'enfance et notamment ceux concernant les vêtements et accessoires qu'elle héritait de ses sœurs... C'est à la suite d'un de ces caprices qu'elle avait reçu la seule gifle que son père ne lui ait jamais donnée. Naoko est surprise d'entendre cette histoire et, un peu gênée de se sentir finalement gâtée, elle avoue qu'elle n'a, en fait, pas vraiment besoin de ces chaussures.


Un peu plus tard, Toshio propose à Taeko de l'emmener faire une pose au complexe de ski de Zaô. Les paysages y sont magnifiques mais ce n'est désormais plus qu'un village de vacances fréquenté par les touristes. Lorsque Toshio demande à Taeko pourquoi elle n'est pas encore mariée, elle essaie de lui expliquer qu'il est courant aujourd'hui de voir des jeunes femmes célibataires. Par ailleurs, elle fait le lien entre les difficultés dans sa vie et sa difficulté avec ses problèmes d'arithmétique lorsqu'elle était en CM2.


La division des fractions... Taeko se souvient du jour où elle avait rapporté chez elle une note de 5/20 en mathématiques. Sa mère et sa sœur essayaient de trouver une explication d'une telle note. Taeko serait-elle demeurée ? La petite fille semblait simplement ne pas comprendre qu'on puisse diviser quelque chose avec un nombre inférieur à 1.


1982. Sur le chemin du retour Toshio et Taeko font une halte. La jeune femme est en admiration devant les paysages « naturels » de campagne. Mais Toshio lui révèle qu'ils ne sont pas si naturels que cela, la plupart ayant été façonnés par l'homme : les champs mais aussi les forêts, les rivières... Taeko se rend alors compte de sa méconnaissance et décide, le reste de son séjour, de se consacrer pleinement aux activités de la ferme et de découvrir un peu mieux le monde rural.


Un soir, accompagnée de Toshio et de Naoko et alors qu'elle découvre un paysage baigné de la lumière du soleil couchant, Taeko aperçoit trois corbeaux. Elle se souvient alors de cette pièce de théâtre dans laquelle elle avait eu le rôle de première fille du village. Elle explique alors que ce petit rôle n'était pas à la hauteur de son enthousiasme. Ainsi elle y avait beaucoup travaillé en perfectionnant la mise en scène, ce qui lui valut les félicitations des professeurs des autres classes lors de cette représentation. La performance de Taeko fut même remarquée par un agent qui tenta de persuader la mère de la faire jouer dans sa troupe de théâtre. Taeko se voyait déjà en haut de l'affiche mais sa future carrière de star fut stoppée net par son père qui refusa catégoriquement qu'elle fasse du théâtre.


Toshio aussi raconte alors qu'il a eu le même genre de mésaventure avec son père. En effet, il voulait à tout prix aller étudier à Tôkyô et il en a voulu longtemps à son père de lui avoir interdit. Il n'a plus cette amertume aujourd'hui mais il comprend bien ce qu'a pu ressentir Taeko. Tous deux voient ces déceptions comme une expérience malheureuse mais ils s'aperçoivent qu'ils n'ont pas perdu espoir pour la même raison : ils étaient tous les deux fans des chansons de Hyokkori Hyôtan-jima (L'île de la calebasse, une émission pour enfants de l'époque où les chansons étaient très optimistes), et leurs messages pleins d'espoir leur avaient alors permis de garder le moral.


Les jours passent vite à la campagne et arrive déjà le soir qui précède le départ de Taeko pour Tôkyô. Alors qu'elle discute avec la mère de Kazuo, une conversation bien étrange s'installe. Après avoir confirmation que Taeko se plaît ici, la vieille femme lui demande alors clairement de réfléchir à la proposition suivante : elle pourrait rester ici et devenir l'épouse de Toshio. Taeko est totalement prise au dépourvu et s'enfuit par un sentier de campagne. Elle se sent honteuse d'avoir montré tant d'enthousiasme pour cette campagne si accueillante, car elle prend peu à peu conscience que ses certitudes sur la vie rurale ne sont que celles des quelques jours de vacances qu'elle y a passé. Resteraient-elles intactes et aussi enthousiastes si Taeko devait passer le reste de sa vie ici ?


C'est alors que, sous la pluie qui commence à tomber, ses souvenirs d'enfance resurgissent à nouveau. Taeko se souvient d'un camarade de sa classe du nom de Abe qui était pauvre et sale... Mais les phares d'une voiture viennent brusquement interrompre ses souvenirs. Il s'agit de Toshio qui rentre à la ferme. Ce dernier, surpris de la trouver là, sous la pluie, l'invite à monter dans la voiture. Alors qu'il redémarre Taeko lui demande de ne pas rentrer à la ferme... Elle décide de lui faire partager ses souvenirs...


Abe était un garçon pauvre, crasseux, se curant le nez ou se mouchant bruyamment dans sa manche. Personne dans la classe ne pouvait le supporter, Taeko peut-être encore moins que les autres. Mais elle trouvait que dire du mal de lui derrière son dos était quelque chose de très mal. Lorsque Abe dut de nouveau changer d'école, les élèves de la classe durent, sur ordre du professeur, lui serrer la main pour lui dire au revoir. Tout le monde répugnait à le faire, mais quand vînt le tour de Taeko de lui dire au revoir, Abe lui dit : « Toi, je ne te serrerai pas la main. » Ce comportement, la petite fille ne l'avait pas compris.


Taeko avoue sa honte quant à son hypocrisie envers Abe. Ce souvenir, elle le rapproche de son comportement envers ce monde rural qui l'accueille mais auquel elle n'a jusqu'alors jamais envisagé d'appartenir un jour. Toshio est curieux d'apprendre ce qu'il s'était passé à la ferme. Mais il n'obtient pas de réponse. Il décide alors d'expliquer à Taeko le comportement de Abe : selon lui, Abe ne connaissait personne dans la classe et n'avait pas d'amis. Ce jour là, il aurait voulu ne serrer la main à personne ; en refusant de serrer la main de Taeko, il a simplement été honnête envers elle. En retournant à la ferme, Taeko commence à s'interroger sur ses sentiments envers Toshio.


Le lendemain est le jour du départ. Après avoir remercié la famille pour leur chaleureux accueil, Taeko prend place dans le wagon et le train repart pour Tôkyô. C'est là qu'elle finit par abandonner ses souvenirs d'enfance pour faire un choix qui conditionnera son avenir...


Elle descend à l'arrêt suivant et retourne vers le village et Toshio, accompagnée et encouragée par la petite Taeko qui court à ses côtés...

Souvenirs goutte à goutte : Personnages
1966...
La famille Okajima
Le père

Il emblématise la fonction paternelle du Japon des années 60. Son autorité est incontestable, même si parfois ses idées nous paraissent réactionnaires. Il reste soucieux des traditions en toute circonstance, et se révèle très réticent envers un certain libéralisme des mœurs, comme la pratique d'activités théâtrales pour sa fille.
La mère

Timide et effacée, elle semble symboliser la mère au foyer des années 60. Elle ne s'oppose jamais à son mari, même lorsqu'il semble avoir tort. Elle est également très à l'écoute de ses enfants et se soucie de leur scolarité (et surtout celle de Taeko !), tout en tenant avec grand soin sa demeure.
Grand-mère

Grand-mère maternelle de Taeko, on ignore quel est son passé, hormis le fait qu'elle soit veuve. Elle incarne à merveille le rôle traditionnel des personnes âgées dans la famille japonaise. Elle parle peu, mais elle est respectée et son avis, mûri par une longue expérience de la vie, est toujours écouté avec attention.
Nanako

C'est la sœur aînée de Taeko. En 1966, elle rentre dans un collège d'art. Etant la plus âgée, Taeko se dispute peu avec elle.
Yaeko

Sœur cadette de Taeko, elle est très différente de sa benjamine. Douée pour les études, elle ne comprend pas les difficultés scolaires de sa sœur et semble prendre un malin plaisir à lui signifier. Cela aboutit à de nombreuses chamailleries, qui rendent leur relation très réaliste et très naturelle.
Taeko

Benjamine de la famille, elle est née à Tôkyô en 1956. C'est le seul personnage que l'on retrouve en 1966 et en 1982. Espiègle et rêveuse, elle ne semble guère intéressée par les études et ne comprend rien aux mathématiques.

Cependant, la petite fille est dotée d'une imagination et d'une spontanéité qui la feront remarquer à un spectacle scolaire. Très populaire, elle est entourée d'amies et elle s'intéresse aux garçons, sans vraiment toutefois comprendre leur comportement.

Les camarades de Taeko
Tsuneko

Cette élève modèle est dans la même classe que Taeko. Cette petite fille possède un caractère marqué et plus affirmé que la plupart de ses camarades. Son tempérament volontaire la fait passer parfois pour un petit chef auprès des autres. Par ailleurs, elle aime parfois donner des leçons de morale pendant les conseils de classe.
Hiro

Ce talentueux joueur de Baseball est dans une autre classe que celle de Taeko. Simple et discret, c'est le premier garçon dont Taeko tombe amoureuse.
Abe

Arrivé en cours d'année, il est détesté par l'ensemble de la classe, car il est pauvre et sale. Sur ordre du professeur, il sera le voisin de Taeko en classe, prenant la place du jeune Sû. Le jeune garçon est lucide quant aux comportements de ses camarades mais refusera uniquement de serrer la main de Taeko lorsqu'il devra partir de l'école en milieu d'année. Son attitude envers elle marquera Taeko jusque dans sa vie d'adulte, persuadée que le petit garçon avait senti son dégoût envers lui. Elle ne comprendra ce refus à l'aide de Toshio qui voit plutôt en cet acte une marque d'honnêteté.
Rie

Camarade de classe de Taeko, c'est une petite fille timide et introvertie. Elle semble également plus mature que la plupart de ses camarades. Ainsi, étant une des premières élèves à être réglée, elle n'hésitera pas à en parler aux garçons. Au final, ceux-ci ne cesseront de se moquer des petites filles, tandis que les filles en voudront à Rie d'avoir trahi leur « secret ». Rie semble cependant s'en moquer, amusée par ces disputes puériles.
Autres camarades




Toko, Sû, Aiko et Tonomura
1982...
Taeko

Elle a 27 ans en 1982, et est désormais critique littéraire dans un journal. Alors que sa famille s'inquiète de son célibat et de son comportement rêveur, elle décide de partir en vacances à la campagne, dans la belle-famille de sa sœur aînée. En pleine phase d'introspection, à la recherche de ses aspirations, elle ne cesse de se plonger dans ses souvenirs d'enfance, faisant écho à sa vie de jeune adulte.

Jeune femme moderne, elle sait qu'elle doit faire un choix quant à son avenir, mais hésite jusqu'à la fin sur le chemin à suivre… Elle symbolise les inquiétudes et les aspirations de nombreuses jeunes femmes, qui se questionnent sans cesse, dans cette nouvelle époque où elles peuvent décider seules de leur avenir et de leurs choix professionnels et amoureux.
Toshio

Parent éloigné de la famille qui héberge Taeko, Toshio semble avoir le même âge que la jeune femme. Il travaillait auparavant dans une grande société nippone, mais a choisi de devenir agriculteur, se passionnant pour la culture biologique. Spontané, charismatique et attentif, il semble charmer Taeko, qui ne lui avoue cependant jamais.

Lui aussi incarne cette nouvelle génération, qui ne se laisse plus dicter ses choix par les aînés et qui décide de prendre en main son avenir. Complètement épanoui dans sa nouvelle vie, en phase avec ses aspirations, il semble avoir précédé Taeko dans ses réflexions et avoir su en tirer les bonnes conclusions.
Kazuo et Kyoko

Couple modèle, ils incarnent une certaine ruralité, aux valeurs morales fortes. Cependant, ils sont peu présents dans le film.
Obaa

Grand-mère de la famille d'accueil de Taeko, c'est une fermière assez âgée, qui s'occupe avec son fils Kazuo et sa belle-fille Kyoko de la ferme familiale. Malgré son âge, elle reste très active à la ferme. Pleine de compassion, elle s'intéresse vivement à Toshio, s'inquiétant même de son avenir. Espiègle et maligne, elle n'a pas peur de dire ce qu'elle pense, même lorsque cela peut gêner son interlocuteur.
Naoko

Jeune adolescente, c'est la fille de Kazuo et de Kyoko. Rêvant de la ville, elle est parfois capricieuse, désirant posséder ce dont tout adolescent rêve : des chaussures Puma ! Elle est très proche de Taeko, qui s'efforce de ménager les relations entre la jeune fille et ses parents. Elle incarne la jeunesse des années 80, portée sur le matérialisme et la vie citadine.
Souvenirs goutte à goutte : Analyse
Entre réalisme documentaire et poésie
La différence de traitement entre les scènes du présent et celles du passé est évidente. Les premières ont une précision quasi-documentaire, tandis que les deuxièmes, sur un ton plus pastel, évoque avec onirisme les souvenirs de Taeko.




1966
Ce choix de filmer d'une manière quasi-documentaire se retrouve dans le character design des personnages, mais aussi dans les décors retranscrits avec minutie, les menus détails de la vie quotidienne dans la région de Yamagata ou encore les références populaire des années 60 qui parsème le film. Ce réalisme époustouflant est le signe d'un grand travail de recherche effectué en amont.




1982
Par exemple, la courte scène des marionnettes est une allusion à une émission ben connue des années 60, Hyokkori Hyôtan-jima (L'île de la calebasse). Mais Isao Takahata ne connaît l'émission que par l'intermédiaire de l'œuvre originale. Or, il veut absolument la voir et écouter ses chansons. Il contraint donc Toshio Suzuki à contacter la NHK, qui retrouve quelques épisodes conservés, mais sans chansons. Insatisfait, Takahata pousse Suzuki à se rendre auprès du compositeur de l'émission, Seiichirô Uno, mais ce dernier ne retrouve là encore aucune trace de ces chansons. Suzuki, toujours poussé par Takahata, réussit miraculeusement à retrouver l'enregistrement d'un fan, au fin fond de l'île d'Hokkaidô. Mais après en avoir fait la retranscription musicale, Takahata est loin de se satisfaire de cet exploit, puisqu'il veut désormais savoir quelles étaient les chorégraphies des marionnettes durant ces chansons. Là encore, Suzuki retrouve après maintes péripéties le chorégraphe de Hyokkori Hyôtan-jima et peut enfin contenter Takahata. Ce dernier intègrera donc par la suite ce très court moment, qui peut sembler anecdotique, mais qui pourtant suscitera de nombreuses réactions du public, touché de retrouver des souvenirs enfouis dans les tréfonds de leur mémoire.



Il en va de même pour la récolte des fleurs de benibana (fleurs de carthame). La fleur jaune que cueille Teako est décrite avec une grande fidélité, comme les vêtements des agriculteurs ou la technique utilisée. Afin de tout savoir sur la fabrication du faux safran, Takahata décide de se rendre à Yamagata, accompagné par 17 collaborateurs dont Suzuki. Sur place, il interroge un récoltant de fleurs de carthame. Par la suite, il lira des dizaines d'ouvrages sur le sujet, écrira un vrai carnet de recherche et ira jusqu'à contacter un expert en la matière, en pleine production du film, afin de vérifier le procédé de fabrication. On retrouve ici le perfectionnisme de Takahata et sa volonté de pousser le réalisme jusqu'aux extrêmes.





Repérage ayant servi à la production / Une scéne du film correspondante.
Cependant, Souvenirs goutte à goutte transcende véritablement le film en prise de vue réelle et ne se contente pas de filmer de manière réaliste le quotidien d'une jeune japonaise. Il transcende son histoire en utilisant tout l'art du dessin animé, offrant au spectateur de véritables moments d'émotion qu'un film live n'aurait peut-être jamais atteint. Ainsi la scène où Taeko chante, s'envole et où un arc-en-ciel arrive est un moment plein de poésie, qu'un film n'aurait peut-être pas su retranscrire sans sombrer dans le kitsch ou le ridicule. Takahata choisit également avec soin les plans et cadres mettant en valeur sa petite héroïne. Lorsque, privée de répliques, la petite fille fait un simple geste avec ses mains, le temps semble se suspendre autour de ce court et fugitif moment, l'action se fige, et toute l'attention du spectateur est concentrée dans ce simple mouvement, qui prend toute son ampleur et toute sa force. C'est là la magie de l'animation qui peut jouer bien plus aisément avec le décor et les personnages superflus à l'action, mais c'est surtout tout le talent de Takahata, qui a bien compris qu'une animation peut se passer de subterfuges clinquants et d'actions à tout-va et que l'émotion se noue souvent autour de gestes simples et de moments furtifs.




Un film nostalgique ?
Souvenirs goutte à goutte n'est pas que l'évocation nostalgique de l'enfance de Taeko. Derrière l'onirisme se dégage un véritable fond sociologique et culturel. A travers le regard d'une jeune femme sur son passé, le réalisateur transcrit l'évolution du Japon de l'après-guerre. Une évolution se traduisant par une forte occidentalisation qui a explosé dans les années 60 et n'a pas fini de progresser depuis. Cette peinture de la société japonaise moderne n'est cependant pas extrémiste ni même critique.


De fait Isao Takahata ne porte un regard uniquement nostalgique envers le passé. Il nous montre ainsi une famille typique des années 60, avec une mère parfois écrasée par l'autorité paternelle toute puissante, ce père aimant mais parfois trop ferme et trop obtus envers ses filles, des sœurs parfois tyranniques. Les liens familiaux ne sont pas sublimés, on perçoit tout le carcan pesant d'une société où la femme n'a qu'un pouvoir décisionnaire limité. Lorsque l'on retourne dans les années 80, on s'aperçoit par ailleurs que la société continue à peser sur la condition féminine. Le célibat de Taeko semble être mal perçu et la jeune femme semble souffrir de ne pouvoir exprimer pleinement ses envies. Rien n'est idyllique dans le cinéma de Takahata, le réalisateur semble se faire avant tout le témoin des changements sociétaux du Japon et des perdurances de certaines traditions et mœurs.


Par ailleurs, Takahata ne rejette pas non plus tous les signes de la modernité. Comme le souligne Toshio, là où le citadin tokyoïte voit une nature sauvage menacée par l'homme, le paysan voit un paysage façonné depuis des siècles par l'homme et qui n'a en soi rien de naturel. Cet exemple nous montre bien que le réalisateur cherche à éviter les clichés ainsi que tout simplisme ou manichéisme. Il semble avant tout vouloir comprendre les bouleversements, positifs ou négatifs, qu'a subi la société japonaise au cours des 40 dernières années. Dans Souvenirs goutte à goutte, il ne s'agit donc pas pour Takahata de remettre en cause le progrès, mais d'en prévenir les excès qui conduiraient le Japon à perdre son identité. Cette inquiétude du réalisateur pour la modernité et le mépris du passé se refléteront bien plus dans son film suivant, Pompoko.
Le souvenir
Isao Takahata n'a pas ajouté des scènes contemporaines pour qu'elles servent seulement de transitions ou d'occasions à des considérations sociologiques. Le film a également une ambition psychologique d'une envergure neuve dans un film d'animation. Le metteur en scène a tenu à montrer combien chez une personne les souvenirs du passé ont une résonance dans le présent. Comme un karma, le destin de Taeko adulte semble récolter les fruits du comportement excentrique, égocentrique et rêveur de Taeko enfant. Avec une opportunité inattendue, la jeune femme de 27 ans se souvient d'épisodes de sa vie alors qu'elle n'avait que 11 ans. « Pourquoi 11 ans ? » se demande-t-elle. Parce que c'est l'âge auquel l'enfant capricieux et égoïste commence à avoir conscience de sa personne parmi les autres, de son rôle dans la société.
Takahata nous indique subtilement que les souvenirs de Taeko sont magnifiés, tamisés par le filtre de la mémoire parcellaire. Les traits des personnages dans les années 60 sont doux, simplifiés, tandis que les visages des personnages des années 80 sont parfois durs, marqués. Certains souvenirs sont de véritables bouffées de nostalgie, comme l'évocation d'un vieux dessin animé ou la découverte du goût de l'ananas. Mais tous les souvenirs d'enfance de Taeko ne traduisent pas de la nostalgie. Au contraire, certains sont même de petits traumas, plutôt douloureux qui ont encore une grande résonance dans sa vie d'adulte. Par ses souvenirs, elle prend peu à peu conscience qu'elle est encore la Taeko de son enfance dans la manière de voir les autres, dans son rapport à autrui.
En ce sens, la proposition d’Obaa, la grand-mère, de rester à la ferme en épousant Toshio, va déclencher une remise en question chez l'héroïne. Elle qui répétait à qui voulait l'entendre qu'elle préférerait la vie à la campagne à celle de la ville, s'aperçoit qu'elle n'était pas tout à fait prête à chambouler sa vie. Elle réalise qu'elle avait un certain mépris pour le monde rural.
« Devenir une femme de fermier. Je n'y avais jamais songé avant... Le simple fait de m'imaginer dans une telle vie me procurait une sensation bizarre. « Tu ne t'offusqueras pas si... » comme dans les vieux films. J'aurais aimé pouvoir répondre avec autant de franchise. Mais je n'ai pas pu. Ce vague sentiment d'aimer cet endroit, et le fait que je m'y sois bien amusée me donnent maintenant des remords. J'ai honte de moi, d'avoir toujours seriné : « Quel endroit charmant ! » alors que je n'en connais ni les hivers rigoureux, ni la vraie vie du fermier. Je ne connais rien. Et tout le monde le savait depuis le début. Je me sens trop mal pour rester. »


Cette situation fait écho à un épisode de l'enfance de Taeko dont elle a honte. Celui d'Abe, un camarade de classe pauvre et sale. Tous les élèves le détestaient et Taeko, désignée pour être sa voisine de table, était particulièrement dégoûtée. Mais contrairement aux autres elle n'a jamais voulu dire du mal de Abe. Pourtant, quand le jour du départ d'Abe dans une autre école l'instituteur a insisté pour que tous les élèves lui serrent la main, Abe refuse celle de Taeko : « Je ne te serre pas la main, à toi ! » Taeko adulte se rend compte : « Au fond, j'étais celle... qui le méprisait le plus. Abe devait s'en être rendu compte. C'est pourquoi il n'a pas serré ma main... »
Quand Taeko raconte ce souvenir à Toshio, il se rend compte qu'il a dû se passer quelque chose à la ferme. Mais il n'insiste pas et s'efforce de rassurer Taeko. Il trouve les arguments pour déculpabiliser la jeune femme à propos d'Abe. Taeko vient alors à s'interroger sur ses sentiments.
« Pour la première fois, je me demandais quels étaient mes sentiments pour Toshio, et les sentiments de Toshio pour moi. Même si c'était un peu par accident, j'étais surprise que ce soit Toshio qui ait résolu le problème qui me tracassait depuis si longtemps. Pourquoi accordais-je tant de confiance à Toshio ? C'était un grand mystère pour moi... On aurait dit qu'il était plus âgé. Celui à qui je voulais serrer la main... c'était lui, Toshio ! Juste « serrer la main »... ? Quel était donc ce sentiment... ? Toshio était assis à mes côtés, et moi, j'étais obsédée par cette question... »


Taeko arrive à un point crucial de sa vie, où elle doit faire un choix : Qu'est-ce qui est meilleur ? Continuer à vivre comme je vis aujourd'hui, ou non ? On a le sentiment que jusque là, Taeko s'est laissée porter par sa petite vie rythmée de citadine sans écouter son cœur et ses désirs profonds. Pendant son séjour à la campagne, Taeko commence à suspecter qu'une autre personnalité et que d'autres aspirations de vie se cachent derrière son sourire. Ce n'est qu'après une profonde introspection émaillée de doutes et d'espoirs, que le film se conclut sur le premier choix important que Taeko prendra dans sa vie. Elle suit ainsi la voie de Toshio qui avait franchi le pas peu avant en abandonnant sa vie d'employé pour celle d'exploitant agricole.
Le générique de fin
Le générique du film mettant en scène ce choix personnel est totalement bouleversant et reste longuement gravé dans le cœur et l'esprit du spectateur. La force d’Isao Takahata est de glisser cette conclusion dans le générique. Le spectateur est alors persuadé que le film est désormais terminé et que Taeko n'a pas su écouter son cœur et s'est résignée à rentrer chez elle. Evidemment, une telle fin remplit d'une certaine amertume toute personne s'étant identifié à Taeko, espérant secrètement que la jeune femme choisisse de rester.

Puis les images défilent et l'on comprend que ce générique de fin est bel et bien une scène à part entière où l'héroïne laisse enfin parler son cœur et revient donc sur sa décision initiale. La petite Taeko, mais aussi tous ses amis d'enfance entourent la jeune femme, ils ne sont plus des souvenirs perdus dans les tréfonds de la mémoire, ils courent tout autour d'elle, comme si enfin Taeko se réconciliait avec son passé et assumait ce qu'elle est vraiment et ce qu'elle désire. Ces quelques minutes sont la véritable conclusion du film, réconciliant passé et présent tout en indiquant l'avenir... Takahata choisit d'ailleurs très subtilement de ne pas dévoiler le futur réel de Taeko. On sait qu'elle revient vers Toshio, mais rien ne nous indique qu'elle compte se marier avec lui et vivre définitivement auprès des lui, dans la campagne japonaise. C'est au spectateur d'inventer la suite de l'histoire et de choisir ainsi l'avenir de Taeko, ce qui est provoque probablement bien plus d'émotion qu'un happy-end redondant et lourdement explicite.



La touche cinématographique unique de Takahata a atteint de nouveaux sommets dans cette scène et dans le film, sans perdre aucunement la magie et l'émotion qui caractérisent les travaux du studio Ghibli depuis le début. Au final, Souvenirs goutte à goutte est un chef-d'œuvre unique qui montre que, finalement, la plus belle histoire est peut-être celle que l'on a chacun en soi.

Souvenirs goutte à goutte : Production
Origines
En 1989, Kiki, la petite sorcière a été le premier film du studio Ghibli à être rentable sur ses seules entrées en salles, avec plus de 2,6 millions de spectateurs en deux mois. Cela plaçait le studio dans une situation suffisamment stable pour permettre la mise en chantier d'un projet lourd et ambitieux : une adaptation d'un manga de Hotaru Okamoto et Yûko Tone réalisée par Isao Takahata.

Le manga original est en fait un recueil de récits autobiographiques de l'enfance des auteurs. L'adaptation de ces récits faisait partie des projets du studio Ghibli depuis la fin des années 80, mais Takahata qui était sur un autre projet à l'époque refusa celui-ci, car il considérait que le manga était inadaptable en l'état. Son projet initial ne s'étant pas concrétisé, il repensa alors à Souvenirs goutte à goutte et songea de nouveau à l'adapter mais en ajoutant des scènes de sa création se déroulant en 1982, qui serviraient de transitions entre les évocations des souvenirs.
Au cours de la longue et éprouvante production du long métrage, des changements importants et risqués se sont opérés au sein du studio. En novembre 1990, tandis que les équipes d'animateurs travaillaient d'arrache-pied, l'application du plein temps était réalisée, le programme de formation à l'animation débutait et le recrutement annuel était mis en place.


En plus de son travail de producteur sur le film, Hayao Miyazaki formera en parallèle de nouvelles recrues.
Cette nouvelle politique a obligé le studio Ghibli à faire des efforts dans le domaine de la promotion et, de cette façon, augmenter les recettes en salle. Si l'augmentation des coûts de production était inévitable (Hayao Miyazaki avait obtenu le doublement des salaires), alors le seul choix qu'il restait était de planifier consciemment et stratégiquement l'augmentation des performances du film au box-office. Ce n'est pas que les dirigeants du studio n'y avaient jamais songé avant Souvenirs goutte à goutte, mais c'est avec ce film qu'ils ont sérieusement commencé à travailler la promotion.

Souvenirs goutte à goutte en couverture du magazine Animage daté de juillet 1991.
Sorti en 1991, Souvenirs goutte à goutte fut un nouveau succès au box-office (2,2 millions d'entrées en moins de trois mois d'exploitation). Et comme Kiki, la petite sorcière, ce film est resté numéro un au box-office pour cette année. Ce résultat dépassait les espérances de Takahata et confortait la politique du directeur général de l'époque Tôru Hara qui voyait Ghibli comme le studio des trois G, c'est à dire : Grandes dépenses, Grands risques et Grandes retombées.
L'adaptation
Le manga original
Souvenirs goutte à goutte est l'adaptation du manga éponyme, écrit par Hotaru Okamoto et Yûko Tone. Ce manga appartient à la bande dessinée de grande diffusion, très prisée par le grand public. Loin des clichés et des stéréotypes du manga, ces bandes dessinées sont généralement conjuguées à la première personne du singulier. Les mangas Chibi Maruko-chan, Crayon Shin-chan, Sazae-san et, précisément, Omohide Poro Poro (Souvenirs goutte à goutte) parlent de l'intimité des Japonais, peut-être en écartant tout réalisme (le trait graphique grossier et stylisé est là pour le démontrer) pour ne garder qu'une représentation ironique mais perspicace. Ces titres sont souvent adaptés sur le petit écran et connaissent souvent un grand succès.
Souvenirs goutte à goutte est un shôjo, une bande dessinée « destinée aux filles ». Loin de la haine féministe de certaines des ses collègues et plutôt affairée à explorer un passé lointain, Hotaru Okamoto a écrit un shôjo s'inscrivant dans la veine nostalgique, entretenue par la génération ayant vécu la phase de transformation du boom économique et qui vivent dans les années 80 dans l'étourdissante opulence de la Bubble Keizai, l'économie éphémère.
Okamoto est née à Tôkyô en 1956. Elle a collectionné une galerie de souvenirs (le Only Yesterday du titre international) fixée sur une date précise, la 41ᵉ année de l'ère Shôwa (c'est-à-dire 1966), comme rendez-vous inéluctable marquant le tournant existentiel d'elle petite fille. Dix ans, c'est l'âge de son alter ego, Taeko Okajima, sortie des pages d'un manga mis en image par la dessinatrice Yûko Tone. Souvenirs goutte à goutte a été publié une première fois en 1988 par Seirindou Shoten puis réédité deux ans plus tard par Animage.



La deuxième édition en trois volumes chez Animage Comics Wide (1990).
Du manga au film
Le manga est une compilation de courtes histoires sur la vie quotidienne de Taeko à l'école et dans sa famille. Il est rempli de sentiments nostalgiques, avec l'évocation de beaucoup chansons, de films, de programmes télé, des modes et des idoles de l'époque. Entourée de deux sœurs plus grandes, Taeko incarne l'insoutenable « machination » d'être la benjamine de la famille. L'an 41 de l'ère Shôwa est pour Taeko l'année de « grands événements ». Elle nous raconte sa découverte des cycles menstruels, sa carrière de comédienne brisée par l'autorité paternelle, ses difficultés en arithmétique, ses premiers émois amoureux... Toute l'action du manga se situe en 1966 et décrit le quotidien de la petite Taeko sans évocation du monde contemporain.
L'idée d'une Taeko adulte jouant le rôle de narrateur et les flash-back est un ajout d’Isao Takahata et demeure la plus grande liberté prise par le réalisateur dans son adaptation. C'est aussi une grande trouvaille cinématographique, car le spectateur perçoit véritablement le désarroi de cette génération d'adultes, ayant vécu de grands bouleversements sociétaux entre les années 60 et les années 80, se réfugiant dans l'évocation de leur passé. On ressent la préciosité de ces souvenirs pour Taeko, ces bribes du passé qui la guident dans son présent et dans ses choix futurs.
Pour ce qui est des scènes de 1966, le film est globalement très proche de l'œuvre originale. Cependant, Takahata fait quelques infidélités au manga. Tout d'abord l'ordre des saynètes dans le film n'est pas celui du manga. On peut le voir, par exemple, dès l'une des premières scènes du film lorsque Taeko demande à aller en vacances après avoir exhibé son carnet de note. Cette scène n'apparaît pas tout de suite dans le manga. Pour bien d'autres épisodes, la chronologie n'est pas respectée ; mais cette nouvelle chronologie n'a pas de réels conséquences narratives, car dans le manga, les saynètes sont plutôt indépendantes.
Il existe des scènes simplement évoquées dans le long métrage qui représentent des épisodes complets du manga. Par exemple, lorsque Taeko monte dans le train pour rejoindre Yamagata, elle évoque des souvenirs tels que le taille-crayon électrique, son chien Gon, ou encore la peur qu'elle avait lorsqu'elle lisait des BD d'horreur. Bien plus tard dans le film, elle évoque aussi le départ de son camarade Abe qui a refusé de lui serrer la main.

Abe refusant de serrer la main à Taeko.
Le character design dans le film, même s'il ne respecte pas complètement celui du manga, est un bon compromis entre fidélité au manga et adaptation pour l'animation. Il n'y a pas de changement majeur dans la physionomie des personnages. Les tenues vestimentaires et les poses des personnages sont souvent reprises avec une étonnante fidélité. On pourra en particulier remarquer la petite barrette de Taeko ornée d'une petite fleur.

Enfin, certaines scènes sont reprises complètement à l'identique, allant même jusqu'à imiter la mise en page du manga...










Hayao Miyazaki producteur

Le 16 avril 1988, à la sortie conjointe de Mon voisin Totoro et du Tombeau des lucioles, le film d’Isao Takahata sort sans être terminé. Le travail continuera après sa sortie. La carrière du réalisateur est alors menacée. Mais trois ans plus tard, Hayao Miyazaki recommande Takahata pour réaliser le prochain film du studio, Souvenirs goutte à goutte, malgré les réticences des responsables. Il se portera garant de son ami et rival en endossant le rôle de producteur sur le film.

Avant-première du film, le 5 juillet 1991.
« Si Miyazaki n'avait pas été producteur, on n'aurait pas pu faire le film », raconte Isao Takahata. « L’intrigue est trop compliquée par rapport aux films habituels. Les gens se méfient de ce genre d'histoire. L'héroïne est âgée de 27 ans et ce n'est pas une histoire dramatique. Ce ne sont pas les éléments classiques d'un film d'animation. Normalement, aucun financier n'accepterait. Tous auraient trop peur. Mais le producteur Miyazaki les a rassurés avec aplomb. Ils ont pensé que l'idée devait être bonne puisqu'elle venait de lui. Voilà comment ça s'est passé. Quand on dépasse le budget, ils pensent qu'ils récupéreront leurs fonds autrement. Qui les influence ? Hayao Miyazaki, sans aucun doute. »
Miyazaki et Takahata ne se parleront pas sur le film. Chacun faisant confiance à l'autre dans son rôle respectif.

« On se connaît parfaitement. On a toujours beaucoup de critiques à se faire mutuellement », avoue Hayao Miyazaki. « Mais si quelqu'un ose le critiquer, je n'aime pas ça, et je prends sa défense ! »
Mais cette fois encore, la maniaquerie formaliste extrême de Takahata amène la production à prendre du retard. Le film devait être terminé à la fin de l’année 1990, cependant sa sortie fut repoussée à l'été 1991. Miyazaki fera face aux financiers et les affrontera à la place de Takahata. Notamment pour repousser la sortie du film de 6 mois afin qu’il soit fini sans perte de qualité.

« Je n'aime pas voir les dessins du film d'un autre. Takahata travaille deux ou trois fois plus lentement que moi. J'aimerais avoir ce temps pour finir mes films. Il épuise tout le monde. »
« Mais lui et moi, nous sommes très liés. Parfois, je suis en colère contre lui. C'est celui qui m'énerve le plus. Ma femme, à côté, ce n'est rien. Quand je suis énervé, je le maudis toute la nuit ! Il arrive à me rendre comme ça. Mais en même temps, j'ai confiance en lui quand au contenu des films ou à sa façon de penser. Je peux discuter avec lui en toute confiance. »



Conférence de presse de novembre 1990 : Hayao Miyazaki annoncera un retard de la production.
Souvenirs goutte à goutte : Art et technique
Character design et animation


Le plus grand soin a été apporté à la physionomie des personnages, les traits des visages sont très réalistes. Ce n'est pas vraiment le cas pour les scènes se passant en 1966. On peut supposer que Isao Takahata souhaitait qu'elles soit perçues comme des souvenirs de Taeko, donc un peu idéalisées et réalisées comme un animé classique, avec des personnages aux traits et aux couleurs de cheveux assez européens.
En revanche, pour les personnages de 1982, cette stylisation disparaît et les expressions se calquent sur les intonations du doublage. On remarquera en particulier le sourire de Taeko qui fait ressortir ses pommettes, mais qui peut aussi la faire vieillir brutalement.


Personnages stylisés des scènes de 1966.


Personnages réalistes des scènes de 1982.
Le character design et les settei (planches de modèles) sont l'œuvre de Yoshifumi Kondô qui a imprimé pour chaque personnage sa patte très particulière et reconnaissable. À l'inverse des scènes se passant en 1966, les personnages ressemblent vraiment à des japonais, Takahata s'étant attaché à prendre les comédiens comme modèles.


Planches d’expressions des visages de Taeko et Toshio, faisant ressortir les muscles du visage, les pommettes et les rides, avec leur comédien de doublage et référence respectifs.
Pour Souvenirs goutte à goutte, les animateurs eurent à faire face à une difficulté qu'ils n'avaient jamais rencontrée jusqu'alors, à savoir une décomposition des mouvements des lèvres, lors des dialogues des scènes se passant en 1982. Le haut niveau de détail exigé par Takahata a permis de se rapprocher le plus possible du jeu de vrais acteurs. Un personnage se contentant de bouger les lèvres sans articuler les syllabes aurait atténué l'authenticité de ses paroles, ce qui aurait empêché d'identifier ce personnage comme réel. Après beaucoup de travail, le résultat obtenu par les animateurs est convaincant, sans être toujours parfait (quelques problèmes de synchronisation avec le doublage).


Les décors
Souvenirs goutte à goutte contient des décors magnifiques parmi les plus beaux réalisés par le studio Ghibli. Ils ont été réalisés sous la houlette de Kazuo Oga, directeur artistique sur le film. Là encore il s'agissait d'alterner une représentation réaliste pour les scènes du « présent » et un crayonné plus pastel pour celles du « passé ».




Différences de tons entre les deux styles de décors du film
Ce genre de décor, imitant une aquarelle, est plus compliqué à faire qu'il n'y parait car il ne doit être ni trop vide, ni trop fini pour bien le différencier d'un décor normal. Les couleurs utilisées sont très claires avec une grande subtilité de tons, afin de mettre en avant les personnages et les situations. En effet le souvenir laisse plus de place aux personnes et aux évènements qu'au décor qui reste ici, plus que d'habitude, un élément secondaire. Les arrière-plans pour les scènes de 1966 apparaissent donc plus lumineux et plus dépouillés, mettant en valeur certains détails, gommant beaucoup d'autres, idéalisant le cadre général comme le ferait la mémoire d'une personne. Tous ces éléments augmentaient évidement la difficulté de la composition et des équilibres traits-couleurs-vides. Mais là, à la différence des problèmes de synchronisation des voix, le résultat obtenu est irréprochable et de toute beauté.
Le spectateur remarque également les magnifiques représentations de la campagne japonaise. S'inspirant des véritables paysages de la région rurale de Yamagata, Kazuo Oga a fait de chacun de ses décors une véritable œuvre d'art, magnifiant la réalité tout en donnant une impression de réalisme quasi-photographique.

La « sensation de réalité » chez Isao Takahata
« La sensation de réalité » est encore plus forte que la réalité elle-même. Elle est la quintessence du réalisme chez Isao Takahata.
« Les images des films de fiction ou des documentaires sont presque identiques à la réalité grâce à la technologie », observe Takahata. « Quand le spectateur les regardent, ils ne font pas attention aux détails. Quand il s'agit d'un film d'animation, il observe plus. On dessine en s'inspirant de la réalité et les détails ressortent plus. Ils se distinguent nettement. Les spectateurs découvrent des détails qu'ils ne connaissaient pas. Les films d'animation permettent ce genre d'expérience. »
Dans le film, cette quintessence du réalisme ressort avec éclat notamment dans les scènes de récolte des fleurs de benibana.





Pour ces scènes, l’animatrice Makiko Futaki passera plus d'un an à ne dessiner presque que des fleurs.


Le doublage
Un très grand soin a également été apporté au doublage, avec des comédiens plutôt que des doubleurs. La manière dont le doublage pour les personnages en 1982 a été réalisé est assez original : les comédiens étaient assis autour d'une table et jouaient littéralement les scènes qu'ils doublaient. Il existait une réelle connivence entre Miki Imai (Taeko) et Toshirô Yanagiba (Toshio) dans leurs scènes de dialogue, connivence qui se retrouve dans l'intonation de leur voix et donc crédibilise leurs scènes en commun.


Ces enregistrements ont été réalisés avant le travail d’animation afin d’être utilisés en référence par les animateurs, contrairement aux scènes de 1966 enregistrées ensuite.

La musique
La bande originale de Souvenirs goutte à goutte surprend par sa grande diversité. S'y côtoient des thèmes doux et nostalgiques au piano, composés par Katsu Hoshi, des chansons japonaises anciennes, ou encore des thèmes folkloriques hongrois et italiens. 28 musiciens participent à l'enregistrement de la musique du film.


Katsu Hoshi et Isao Takahata lors de l’enregistrement de la musique du film.
Le groupe hongrois dont on entend plusieurs morceaux est explicitement mentionné dans le film. Il s'agit de Muzsikás, groupe folklore de Transylvanie, haut lieu de métissage culturel eurasien.
La chanson du bouleversant générique de fin, magnifiquement interprétée, est une reprise de la chanson du film américain The Rose (1979). Les paroles ont été réécrites en japonais par Isao Takahata lui-même.

Harumi Miyako enregistre la chanson du générique de fin.
Souvenirs goutte à goutte : Fiche technique


Crédits
| Titre | おもひでぽろぽろ (Omohide Poro Poro, alternatif : Omoide Poro Poro) Only Yesterday / Souvenirs goutte à goutte |
|---|---|
| Année de création | 1991 |
| Scénario, réalisation | Isao Takahata |
| Œuvre originale | Hotaru Okamoto (histoire), Yûko Tone (dessins) |
| Layout, storyboard | Yoshiyuki Momose |
| Directeur artistique | Kazuo Oga |
| Character design | Yoshifumi Kondô |
| Directeurs de l'animation | Yoshifumi Kondô, Katsuya Kondô, Yoshiharu Satô |
| Contrôle de l’animation | Yasuko Tachiki, Hitomi Tateno, Rie Nakagome |
| Couleurs | Michiyo Yasuda |
| Directeur de la photographie | Hisao Shiraishi |
| Musique | Katsu Hoshi |
| Chanson du générique | Ai wa Hana, Kimi wa Sono Tane (L'amour est une fleur, tu en es la graine) d'après The Rose d'Amanda McBroom, traduction des paroles par Isao Takahata et interprétation par Harumi Miyako |
| Producteurs exécutifs | Yasuyoshi Tokuma, Yoshio Sasaki, Ritsuo Isobe |
| Responsable de production | Tôru Hara |
| Producteurs | Hayao Miyazaki, Toshio Suzuki |
| Production | Studio Ghibli, Tokuma Shoten, Nippon Television Network Corporation, Hakuhodo Inc. |
Doublage japonais
| Taeko Okajima (adulte) | Miki Imai |
| Toshio | Toshirô Yanagiba |
| Taeko Okajima (enfant) | Yôko Honna |
| Le père | Masahiro Itô |
| La mère | Michie Terada |
| Grand-mère | Chie Kitagawa |
| Nanako Okajima | Yorie Yamashita |
| Yaeko Okajima | Yuki Minowa |
| Tsuneko | Mayumi Iizuka |
| Hiro | Yûki Masuda |
| Abe | Hirozumi Satô |
| Rie | Yukiyo Takizawa |
| Kazuo | Kôji Gotô |
| Kyoko | Sachiko Ishikawa |
| Obaa | Shin Itô |
| Naoko | Masako Watanabe |
Doublage français
Doublage Netflix (2019)
| Taeko Okajima (adulte) | Ludivine Deworst |
| Toshio | Pierre Le Bec |
| Taeko Okajima (enfant) | Matilda Acquisto |
| Le père | Franck Daquin |
| La mère | Célia Torrens |
| Grand-mère | Monique Clemont |
| Nanako Okajima | Sandrine Henry |
| Yaeko Okajima | Audrey Devos |
Quelques chiffres
| Date de sortie du film au Japon | 20 juillet 1991 |
| Date de sortie du film en France | 31 octobre 2007 (DVD) |
| Durée du film | 1 heure 58 minutes 49 secondes |
| Nombre de cellulos utilisés | 73 719 |
| Nombre de couleurs utilisées | 370 |
| Nombre de jours en salles | 84 |
| Nombre d'entrées au Japon | 2 169 000 spectateurs |
| Box-office Japon | 1,87 milliards de ¥ |



