Mes voisins les Yamada


« La paix au foyer : le souhait du monde entier. »
(Accroche japonaise du film)
Nonoko Yamada, une petite fille espiègle au franc parler, nous présente chaque membre de sa famille : son père, Takashi, salaryman un peu bougon ; sa mère, Matsuko, au naturel spontané, plutôt fainéante, vite démoralisée par les travaux domestiques. Quant à Noboru, son grand frère, il déteste étudier. Et enfin Shige, la grand-mère, une septuagénaire bien bavarde, ne rate pas une occasion faire des commentaires sur tout.
Dans Hôhokekyo Tonari no Yamada-kun (Mes voisins les Yamada), Isao Takahata nous décrit avec humour et tendresse la vie au quotidien, avec ses petites joies et ses petites peines, ses incidents et ses déboires, de la maisonnée Yamada, une famille moyenne japonaise. Par la technique utilisée, son style et sa teneur, ce nouvel opus était un pari risqué. On ne peut donc que regretter le faible succès du film rencontré au Japon, comme en France, lorsque l'on voit ce petit bijou d'animation...
Film conseillé à partir de 12 ans (voir guide des parents)
Sources : dossier de presse français du film - émission Super Télévision : Une enquête exclusive sur 15 mois ! Les secrets du film Mes voisins les Yamada - Roman Album Hôhokekyo Tonari no Yamada-kun - Animeland hors-série n° 3 - Animeland n° 55 et 71 (octobre 1999 et mai 2001) - site internet Écrans pour une nuit blanche de Philippe Serve - Dans le studio Ghibli, travailler en s'amusant de Toshio Suzuki
Mes voisins les Yamada : Résumé détaillé

Dans Mes voisins les Yamada, Isao Takahata décrit avec humour et tendresse la vie de tous les jours des Yamada, une famille japonaise vivant dans la banlieue de Tôkyô. Le film ne raconte pas une histoire linéaire mais une chronique au quotidien, organisée autour de chapitres de longueurs et d'importances inégales, eux-mêmes introduits par un titre et parfois conclus par un Haiku.
0. Takashi et Matsuko commencent une vie nouvelle
1. Péril sur le foyer
2. Le génie du foyer
3. La vie conjugale à la Yamada
4. Le dialogue père-fils
5. L'autorité paternelle restaurée
6. Mon père, de dos
7. L'almanach de la famille Yamada
8. Les deux font la paire...
9. Le breakfast du champion
10. Matinée au gingembre
11. Introspection
12. L'art est bref, la vie est longue
13. L'âge vient facilement, le savoir difficilement
14. L'âge ingrat
15. L'almanach de la famille Yamada
16. Je vais mon chemin
17. Les défenseurs de la justice
18. Le chef de service Yamada
Résumé détaillé

La séquence d'ouverture post-générique, intitulée Takashi et Matsuko commencent une vie nouvelle, nous montre les parents en costumes de mariés traditionnels foncer dans un... bobsleigh à leur nom sur fond de marche nuptiale de Mendelssohn autour d'une piste qui se révèle être... leur gâteau pièce montée de mariage ! Tandis qu'un « ancêtre » prononce un discours sur leur vie future, le « bob » quitte les airs, se transforme en superbe voilier avant de fendre les eaux de l'océan.


Début idyllique d'un mariage vite menacé par les tempêtes. Scène hilarante où l'on découvre que là-bas aussi les bébés naissent dans des choux ou sont apportés par des cigognes quand on ne les trouve pas à l'intérieur de... bambous !


Isao Takahata alterne avec intelligence et un grand sens du rythme cinématographique saynètes réalistes et mouvements plus amplement oniriques. Ainsi, après ce début tonitruant, retour à des préoccupations plus terre-à-terre avec les disputes familiales sur les questions d'héritage de la maison... Attention ! prévient l'ancêtre, c'est lorsque nous sommes confortablement installés sur les eaux calmes du lac que le danger rôde car nous ne le voyons pas approcher, trop occupé à notre bonheur tranquille.


Chaque membre de la famille voit, tour à tour, le projecteur braqué sur lui. Ainsi, la petite Nonoko dans le chapitre Péril sur le foyer. A l'issue des courses au supermarché, la famille oublie la fillette et ne s'aperçoit de son absence qu'une fois en voiture sur le chemin du retour. La mère s'affole, persuadée d'un enlèvement et s'effondre en larmes lorsque l'autoradio déverse la chanson Petit chaton perdu... Pendant ce temps, Nonoko (qui s'était endormie) lie connaissance avec un petit garçon lui aussi « laissé derrière » et devise sur les « grands » qui n'arrêtent pas de se perdre, dans un amusant renversement de perspective...


Matsuko, la mère, délaisse volontiers les tâches ménagères. Elle confie ses courses à Shige ou à Takashi et se cache jusqu'à ce que Noboru, le fils, cuise lui-même les nouilles. La manipulation des autres est une de ses spécialités : « Et si on commandait des sushis ? » propose-t-elle à sa mère. « C'est du luxe, je vais en préparer moi-même » rétorque celle-ci. « Et voilà, dans le mille ! » se réjouit Matsuko en aparté. Mais son plan échoue car Shige se lance dans la confection d'un bœuf Stroganov dont elle n'arrive pas à prononcer le nom. Tout ça pour le rater et... commander des sushis !


Lorsqu'un voisin annonce son passage, c'est la panique vu le désordre (dont une bonne maîtresse de maison japonaise ne saurait faire preuve). Mais plutôt que de ranger, elle choisit d'en rajouter en vidant les tiroirs au sol afin de faire croire au « ménage de Printemps »…


En fait, Matsuko semble avoir pour seul intérêt les soap operas à la télé ce qui donne lieu à une des meilleures séquences où elle lutte avec son mari pour la possession de la télécommande puis le contrôle des programmes...


Autre séquence très drôle, celle intitulée Matinée au gingembre. Après en avoir consommé sans doute trop (le gingembre fait perdre la mémoire, prétend Matsuko), voilà tous les membres de la famille oubliant à tour de rôle quelque chose...


À l’interrogation de Shige sur combien de fois elle verra encore le cerisier fleurir, sa fille lui rappelle en souriant qu'elle n'a que 70 ans. « Plus que 30 fois alors ? » répond la grand-mère et Matsuko s'évanouit...


Plus tard, Shige fait du bénévolat « citoyen ». Elle ramasse les ordures dans un parc de la ville et dispute farouchement son territoire à un congénère qui soupire : « Elle n'a pas changé en 60 ans... »


Lorsque de jeunes motards font vrombir leurs moteurs, Shige s'équipe d'un casque et d'une batte de baseball pour aller les affronter. Takashi l'en empêchant, c'est lui qui se retrouve avec le casque à devoir aller parlementer avec les loubards. Abandonné par tout courage, il laissera finalement Shige intervenir...


... Préférant se rêver comme le justicier tout vêtu de blanc, Masque de Lune, poursuivant avec bravoure sur son scooter deux yakuzas kidnappeurs de Matsuko et Shige... Encore une séquence superbe où Takahata change de perspective esthétique et qui se termine sur une belle note mélancolique, Takashi assis sur une balançoire et sortant lentement et tristement du rêve...


En charge à son tour d'un discours à un mariage (la boucle est bouclée), Takashi, à qui Matsuko a remis par erreur la liste des courses au lieu des bonnes « anti-sèches », improvise et réhabilite le dicton « on n'y peut rien » (tandis que la maîtresse d'école de Nonoko conseille de « ne pas en faire trop »), forçant du coup l'admiration de son épouse et de sa belle-mère...


Et voir le couple Yamada entonner le célébrissime Que será, será ? sur une dernière dispute familiale est irrésistible d'humour et de joie avec la famille s'envolant dans les airs au milieu d'un feu d'artifice, chacun porté par un parapluie et par une musique toujours en parfaite harmonie...

Mes voisins les Yamada : Personnages

La famille Yamada est composée du couple Takashi-Matsuko et de ses deux enfants : Noboru et sa petite sœur, Nonoko. Shige, la mère de Matsuko, vit avec eux. Enfin, ils ont un chien discret du nom de Pochi.
Takashi

Takashi est un cadre d'affaire japonais moyen dans la quarantaine. Il semble originaire du Kansai (région d’Ôsaka, Kyôto, Kôbe) mais parle le japonais standard. Il s'implique beaucoup dans son travail et rentre le soir chez lui souvent fatigué. Un peu bougon, il a parfois un peu de mal à communiquer avec ses proches alors qu'il semble être celui qui en a le plus besoin. Ainsi il lui arrive de se sentir parfois seul et inutile, il rêve alors de devenir un super-héros, volant au secours de sa famille.
Matsuko

Matsuko est mère au foyer dans la quarantaine également. Elle parle le dialecte du Kansai. C'est une personne au naturel spontané, et a tendance à s'affoler pour rien. Assez fainéante et tête en l'air, elle est vite découragée par les tâches ménagères. En particulier, elle n'est pas très imaginative en cuisine, alors que la gourmandise est un de ses pêchers mignons.
Noboru

Noboru est le fils aîné de la maisonnée Yamada. Il n'aime pas les études et a du mal à faire face à la pression scolaire. L'incursion de ses proches dans ses affaires personnelles et les reproches continuels qu'on lui fait l'agacent parfois ; mais globalement il apprécie de vivre dans ce foyer de « tordus ».
Nonoko

Nonoko est la cadette de la maisonnée Yamada. C’est une petite fille espiègle et débrouillarde au franc-parler. Assez solitaire, contrairement à son frère, elle fait peu parler d'elle (sauf quand ses parents la perdent !). Comme sa mère, elle est assez gourmande. Noboru dit d'elle qu'elle a, à cet effet, « des dents de champions ».
Shige

Shige est la mère de Matsuko et la propriétaire du terrain de la maison. Elle parle le dialecte du Kansai. Avec son coté sarcastique et du haut de ses 70 ans, elle ne rate pas une occasion de donner son avis sur tout et de s'amuser des petites querelles du couple. Comme beaucoup de personnes âgées, elle n'a parfois pas toute sa tête...
Pochi

Pochi est le chien de garde, toujours boudeur, qui ne répond pas quand on l’appelle et qui n’aboie pas. Il ne donne pas la patte, ne remue pas la queue. Il lui arrive de mordre par surprise.

Mes voisins les Yamada : Analyse
Une œuvre originale
Mes voisins les Yamada n'est pas le Ghibli auquel nous sommes habitués. Et ceci tant au point de vue du scénario que du graphisme. On est loin des films de Hayao Miyazaki, évidemment, mais aussi des précédents longs métrages de Isao Takahata. En effet, il n'y a pas une seule histoire narrative, mais des petits sketchs aux styles, aux tons et aux mises en scène très différentes, une juxtaposition plus ou moins structurée de tranches de vie d'une famille japonaise moyenne. Cependant on retrouve aussi des thèmes et des leitmotivs chers à Takahata.
Le style des dessins, totalement inédit dans l'histoire de l'animation japonaise, en a surpris plus d'un également. À première vue, cela ressemble à des esquisses sur lesquels ont été jetés des touches de couleurs. En fait, on se rend vite compte que le soin apporté à l'animation et au détail est largement comparable à celui des autres films du studio. Les dessins sont réalisés sous la forme d'aquarelles aux douces couleurs pastel et les décors réduits à un ou deux éléments par scène sur fond blanc. L'extrême stylisation des traits donne une agréable légèreté aux graphismes, tout en rendant expressive la moindre image, le moindre décor, le plus petit mouvement. Les traits des visages, pour aussi simples qu'ils soient, déclinent toute la gamme des expressions humaines. On peut voir dans ce graphisme étonnant une évolution chez Takahata, qui semble rejeter tout réalisme, à l'opposé d'un Tombeau des lucioles ou d'un Souvenirs goutte à goutte. Évidemment, on peut le lier à la volonté de respecter l'esprit du manga de Hisaichi Ishii. Mais c'est aussi une ouverture dans le monde de l'animation vers une autre forme de réalisation, à la fois minimaliste, expressive et inventive.







On remarquera enfin l'excellente idée de Takahata concernant le passage où Takashi doit faire face à un gang de motards. Dans cette scène, le style de dessin change alors radicalement en accord avec le changement de ton. On reconnaît ici une animation plus traditionnelle, où Takahata met en scène des personnages respectant les règles de proportions et nous apparaissent sans caricature ou simplification, comme dans une œuvre animée « traditionnelle ». La mise en scène est également plus conventionnelle, évoquant le film noir de gangsters. Ainsi toute la scène est nocturne et la seule lumière est artificielle, provenant d'un phare de moto. L'éclairage atteint de plein fouet Takashi, aveuglé, renforçant sa solitude face à la bande de motards se trouvant derrière la lumière aveuglante. La scène permet de bien sentir toute l'angoisse de la situation pour le personnage, le ton tranche très clairement par rapport au reste du film, au ton plus moqueur et plus léger.




Mais très vite, à l'arrivée de Shige et de Matsuko dansant au son des casseroles, on retrouve le style propre aux Yamada, permettant ainsi au discours moralisateur mais comique de Shige d'apparaître directement dans la scène. Takahata dédramatise ainsi en quelques secondes la scène et libère à nouveau toute sa verve et sa mise en scène débridée.


Une œuvre uniquement destinée aux Japonais ?
Graphisme mis à part, le degré d'appréciation de ce film dépend certainement de la situation familiale du spectateur ou plutôt de la conception qu'il a de la famille. En Asie, la famille est une notion encore plus fondamentale qu'en Europe et les liens qui unissent ses membres sont très forts. Ainsi, rien d'étonnant à voir Shige vivre avec toute sa famille sous son toit, la prise en charge des personnes âgées au Japon relevant presque systématiquement des enfants. De plus, les Yamada étant censés être représentatifs de la famille japonaise moyenne, il est probable que les japonais se reconnaissent plus que nous dans les personnages caricaturés par Hisaichi Ishii et Isao Takahata (ou du moins ils reconnaissent leurs proches ou leurs voisins !). Ainsi Takashi incarne le rôle du « salaryman » (cadre moyen japonais) parfois complètement dépassé par la vie familiale, Matsuko est une femme au foyer japonaise n'arrivant pas à jouer parfaitement le rôle que la société nippone lui impose (tenue impeccable de la maison, maîtrise parfaite de la cuisine traditionnelle, respect des aînés...), ou encore Noboru, élève supportant difficilement la pression scolaire que subissent la plupart des écoliers nippons.

On retrouve également de nombreuses allusions à la culture japonaise. Ainsi, Takahata ouvre son film sur un générique où sont figurées des cartes avec la figuration d'un oiseau, d'un sanglier, ou du père et du fils Yamada. Ces images, déjà mises en scène par le réalisateur dans Kié, la petite peste, sont en fait une représentation du jeu de cartes Hanafuda (Le jeu des fleurs), divertissement très populaire au Japon mais aussi symbole des temps anciens et d'un Japon moyenâgeux idyllique.






Quel est le sens du titre original du film ?

En japonais, le titre original est Hôhokekyo Tonari no Yamada-kun. Saviez-vous ce que signifie le mot Hôhokekyo du titre ?
Il s’agit tout simplement du cri de l’uguisu (la bouscarle chanteuse), un petit oiseau de couleur olive très répandu au Japon et en Asie. Dans le film, son cri ponctue en effet l’œuvre à différents moments clés.
Il a également choisi d'insérer des Haiku (forme japonaise de poésie en 17 syllabes sur 3 vers) entre chaque épisode du film, et notamment, ceux de Matsuo Bashô (1644-1694). Cet auteur est considéré comme le premier grand maître du Haiku et est le fondateur d'une école de poésie, le style Shôfu, recherchant la simplicité, l'humilité, l'humour et la conscience de l'altération des choses due au temps qui passe. Depuis Mes voisins les Yamada, Takahata est revenu à l'œuvre de cet auteur, puisqu'il a participé en 2003 à l'œuvre d'animation collective Fuyu no Hi (Jours d'hiver), adaptation d'un poème de Bashô auquel ont participé plus de 35 réalisateurs venus du monde entier.
Autre référence artistique, Takahata rend un hommage furtif à l'une des estampes les plus connues mondialement, La grande vague de Kanagawa d'Hokusai, lorsque les époux Yamada subissent une lourde tempête.


La grande vague de Kanagawa d'Hokusai
De même, un peu plus tard, au cours de ce périple, on peut voir le paysage, figuré par de fins traits noirs comme tracés à la plume. Ceci évoque la peinture japonaise au lavis et à l'encre, dite de style Nanga, inspirée de la représentation traditionnelle de paysages chinois.


Paysage de Nakabayashi Chikkei
Pour Mes voisins les Yamada, Isao Takahata fait naturellement aussi plusieurs allusions que seul japonais ou un amateur féru de culture nippone peut saisir. Ainsi, lorsqu'il évoque la naissance de Noboru dans une pêche, il évoque le conte traditionnel Momotarô (Le fils de la pêche), où un couple de vieux japonais découvre un petit garçon dans une pêche.

Concernant la naissance de Nonoko dans une pousse de bambou, là encore il s'agit d'une allusion à un autre texte, Le conte du coupeur de bambou, où là encore un couple âgé sans enfant découvre une petite fille nichée au creux d'un bambou. Takahata adaptera finalement ce conte pour son ultime long métrage, Le conte de la princesse Kaguya.

En dépit de cette apparente barrière culturelle, la plupart des situations décrites dans le film sont universelles et certaines scènes ne manquent pas de nous rappeler quelques souvenirs d'enfance ! Pour le spectateur étranger, ce regard -souvent humoristique- dans la vie quotidienne des Yamada met en lumière toutes les inquiétudes et toutes les pressions auxquelles les familles japonaises doivent faire face de nos jours. Il est intéressant alors pour lui de comparer avec sa propre expérience, et il remarquera sans peine que les tracas journaliers des japonais ne sont pas si éloignés des siens.
Les thèmes chers à Isao Takahata
Un des thèmes récurrents de l'œuvre de Isao Takahata est la nostalgie, même si les souvenirs décrits ne sont pas toujours heureux. On peut déjà rencontrer ce motif dans ses trois précédents longs métrages Le tombeau des lucioles, Souvenirs goutte à goutte et Pompoko. Avec tous leurs petits défauts et le côté dérisoire de leur existence, les personnages et la famille sont décrits par Takahata avec une réelle tendresse et une certaine émotion.
Au début du film, on trouve une longue métaphore sur la vie conjugale, apparentée à un voyage. Démarrant avec l'image de Takashi et Matsuko descendant leur gâteau de mariage en bobsleigh, puis enchaînant sur un voilier, un tracteur, une barque pour finir sur un escargot (on remarquera que le moyen de transport est de plus en plus lent et de moins en moins excitant !), elle montre comment la famille Yamada a grandi tout en venant à bout des intempéries passagères de la vie.






De même, on ne peut être que sensible à la profondeur qu'apporte au film le choix de Haiku opéré par Takahata. Leurs propos est double : ils mettent en évidence le coté émotionnel de certaines scènes, et en conjonction avec le style « aquarelle » des dessins, ils donnent l'impression que l'on regarde un manuscrit animé, réalisé pour les temps modernes. C'est à ce moment là que le sens nostalgique de Takahata est le plus fort. En juxtaposant une citation du 18ᵉ siècle avec un moment de la vie moderne, le réalisateur montre, de façon poétique, que certains aspects de la condition humaine n'ont finalement pas changé.
Dans un même temps, comme le souligne la structure du film, la vie est plus variée qu'on ne le croit. Après les scènes d'introduction, on réalise que le film n'est pas fondé sur une trame unique, mais se présente comme est une succession de tranches de vie. Quelques sections, comme Nonoko oubliée au supermarché ou Shige voulant défier un gang de motards, sont des petites histoires continues. D'autres scènes sont regroupées sous un thème commun. Enfin quelques unes semblent complètement isolées et à part dans la trame narrative. Toutes alternent en tout cas des moments comiques et des épisodes plus poignants (Shige rendant visite à une amie à l'hôpital par exemple). Comme à son habitude, Takahata semble presque poser un regard de sociologue sur ses contemporains, les analysant sans toutefois les juger trop sévèrement, rendant ses personnages attachants, drôles et parfois émouvants.
Il est probable que certains auraient préféré un scénario mettant en scène cette drôle de famille dans une même et seule histoire. Cependant, force est de reconnaître que Takahata a réalisé un film vraiment remarquable qui, par son originalité et sa justesse, s'impose comme une nouvelle référence dans l'animation mondiale.
Mes voisins les Yamada : Production
Les origines
Mes voisins les Yamada est l’adaptation sur grand écran du célèbre yonkoma (un manga, souvent humoristique, en quatre cases) du même nom, publiée dans le Asahi Shinbun, grand quotidien japonais.

L’idée est venue du président et producteur du studio Ghibli, Toshio Suzuki, lecteur du titre original depuis plusieurs années. Au départ, celui-ci n’osait même pas imaginer un long métrage à partir d’un manga de quatre cases. Tout juste a-t-il pensé qu’il serait bien que la jeune équipe formée du studio Ghibli s’empare de ce projet pour réaliser une série d’animation de quelques minutes pour la télévision.
« Le producteur Toshio Suzuki est un grand fan du manga et parle depuis longtemps à son entourage de la possibilité d’en faire un anime », confirme Isao Takahata. «Tout le monde pensait que c’était une blague et personne ne voulait le faire. Ce projet n’était pas pris au sérieux. »
Suzuki demande aussi son avis au réalisateur car, après Pompoko, il se souvient qu’il lui avait déclaré vouloir ensuite réaliser « de joyeux dessins animés en revenant aux origines de l’animation : des ronds, des triangles et des carrés qui bougent. » Et Suzuki pense aux Yamada parce qu’il se dit qu’un film tiré de ce manga ne serait pas très difficile à réaliser.
« Dans les films d’Isao Takahata, les héros sont toujours issus de la classe populaire », argumente le producteur. « Il décrit avec soin les sentiments de la vie quotidienne, la joie, la colère, la tristesse... qui peuvent paraître négligeables à première vue mais qui, pour chacun, sont importants. Il porte toujours sur eux un regard chaleureux. Les spectateurs éprouvent tantôt de la joie, tantôt de la tristesse devant les comportements de ses personnages. Ils pensent à leur propre vie, à leurs amis, à leur famille. C’est ce qui fait le charme considérable de ses films. Voilà pourquoi j’ai pensé qu’en lui demandant d’adapter Mes voisins les Yamada, le film serait forcément intéressant. »
Takahata lui déclare qu’il serait peut-être effectivement intéressant de l’adapter pour en faire un long métrage. Le manga traite de la famille et pour le réalisateur, c’est un thème de moins en moins abordé dans les films japonais. Takahata pense aussi que la famille Yamada est peut-être une sorte de famille idéale. Dans celle-ci, chacun fait ce qu’il veut mais ils finissent toujours par se retrouver ensemble dans le salon autour du kotatsu (Ndt : appareil de chauffage traditionnel japonais). Au fil des échanges, le projet finit par se concrétiser.
Le projet et l’adaptation
En juillet 1999, deux ans après le succès historique de Princesse Mononoke de Hayao Miyazaki, tout le monde au Japon attendait le prochain film du studio Ghibli. Et c’est un film surprenant, Mes voisins les Yamada, le nouveau film d’Isao Takahata depuis Pompoko, qui est proposé au public et qui déjoue toutes ses attentes : l’adaptation d’un manga de Hisaishi Ishii qui décrit le quotidien d’une famille japonaise ordinaire.
« Si Princesse Mononoke n’avait pas eu tant de succès, mon projet n’aurait pas été accepté. J’en suis donc reconnaissant à Hayao Miyazaki », déclarera Isao Takahata lors de la conférence de presse. « Le message de Mononoke était : « Vivez ! » mais celui de mon film est : « Et si vous viviez décontractés ? »

1 300 journalistes assistent à celle-ci ce 16 juillet 1998. L’attente suscitée par ce nouveau film est immense et le studio est bien conscient du défi que représente cette succession. Il intitulera cette conférence « De Mononoke aux Yamada ».


Sur Les Yamada, Hayao Miyazaki n'est pas producteur comme sur les 2 précédents longs métrages d'Isao Takahata. Il est néanmoins présent à la conférence pour soutenir la production.
Note d’intention

« J’ai voulu faire un film qui réchauffe les cœurs. »
La famille de Mes voisins les Yamada, dont l'auteur de l'œuvre originale est Hisaichi lshii, se réunit constamment autour du kotatsu*. Nous retrouvons, lors de ces moments, tous les éléments de la famille idéale décrite par les spécialistes de ce domaine, tels que la « communication familiale », « l'égalité des tâches », le subtil « contact humain » et « l'affirmation de soi ».
Moi-même adepte du kotatsu, j'apprécie vraiment le manga Mes voisins les Yamada. Je me suis efforcé de faire un dessin animé aussi chaleureux que le kotatsu, en gardant à l'esprit le rôle important de cet appareil de chauffage.
Je ne pense pas que mon film puisse égaler la grandeur du kotatsu mais s'il pouvait réchauffer le cœur de tous les spectateurs, j'en serais vraiment heureux.
La recherche du bonheur plutôt que l'oubli des difficultés de la vie
J'ai le sentiment que beaucoup de gens, ne pouvant accepter le décalage entre idéal et réalité, éprouvent une frustration indéfinissable qui leur fait perdre le goût de vivre. Même adultes, ils ont tendance à baigner dans l'univers de fiction et de féerie qui était le leur, enfants. Les dessins animés japonais les enferment dans ce monde fantasmagorique. Je pense plutôt que le rôle des films d'animations est de nous aider à mieux vivre la réalité. Ils doivent nous permettre de trouver le bonheur et non d'oublier les difficultés de la vie. Ils sont censés offrir aux enfants rêves et espoir. Il devrait y avoir plus de dessins animés qui, comme le fait le manga pour adultes, aident les gens à vivre heureux en acceptant la réalité. J'ai réalisé Mes voisins les Yamada en pensant à tout ça.
La vérité plutôt que le gag
Le manga original de Hisaichi Ishii est composée de quatre cases qui dépeignent l'idéal de la famille Yamada, mais tout s'effondre dans la dernière. La tension engendrée par ce sentiment de « devoir » se relâche subitement et provoque le rire. À première vue, on peut croire à un manga basé sur des gags mais en fait, elle illustre une vérité (ou au moins l'une des vérités) sur ce qu'est la famille. D'où peut-être son côté comique. Cette vérité est familière à beaucoup de gens, moi y compris. Elle peut également nous rendre nostalgiques. Nous arrivons à rire des difficultés de la vie quotidienne. De plus, constater que nous sommes tous pareils, que nous vivons tous les mêmes choses, nous rassure.
L'image de la famille Yamada est loin de la famille traditionnelle, idéale, autour d'un chef de famille autoritaire et d'une mère dévouée. Elle est également bien différente de l'image de la famille moderne, où tous les membres sont indépendants et sur un pied d'égalité. Il n'y a aucune volonté de les idéaliser. Leur façon d'être, les rapports du couple, les rapports parents-enfants, ne sont approuvés par personne. Cependant, lorsque nous rions des Yamada, ça n'est jamais moqueur. Même si cette famille paraît manquer de volonté, même si les histoires ressemblent plus à des gags, nous nous y retrouvons tous. Il faut donc respecter cette vérité. C'est ce que veut nous dire l'auteur, Hisaichi Ishii. Il n'y a pas de famille digne de ce nom sans cette part de vérité.
Enlever la barrière qui pourrait séparer ce film de notre réalité
Lorsque l'on réalise un film d'animation à partir d'un manga dont les personnages et les décors sont simplifiés, il faut ajouter beaucoup d'éléments, comme s'il s'agissait d'un film. Il s'agit en quelque sorte de créer un monde fictif.
La plupart des événements de ce film sont inspirés de manga original. Ils ont pour cadre le même environnement quotidien. Nous avons décidé de ne dessiner que le strict minimum et de juste suggérer l'espace. Cette composition est propre au manga, où les dessins simples laissent beaucoup d'espace vide. Je ne veux pas me contenter de donner une substance aux personnages. Je veux que l'on sente les véritables êtres humains qui se cachent derrière eux. Je ne veux pas enfermer les spectateurs dans un autre monde avec une fausse réalité. Je souhaite évoquer notre monde réel à l'aide d'anecdotes quotidiennes et de situations simples. Je voudrais enlever la barrière qui pourrait séparer ce film et notre propre réalité.
Voilà pourquoi je voulais réaliser un dessin animé drôle, qui touche la sensibilité de chacun...
Isao Takahata
* Appareil de chauffage traditionnel surmonté d'une table basse et d'une couverture. Plusieurs personnes peuvent s'y asseoir ensemble et se réchauffer les jambes.
Le projet était donc osé et il est étonnant de retrouver Disney à hauteur de 10 %, parmi les producteurs du film. En 1996, quand a été rendu public l'accord Tokuma-Disney, beaucoup ont craint une récupération du studio américain. Mais avec Mes voisins les Yamada, il semblerait que ce soit plutôt Disney à qui l’on ait imposé quelque chose. Quand on sait que Princesse Mononoke n’entrait déjà pas dans leurs critères, on imagine leurs réactions quant à ce projet iconoclaste auquel le studio américain était contraint de participer.
Dès le départ du projet Mes voisins les Yamada, Toshio Suzuki a donc du faire face aux protestations des producteurs et même d’une partie du studio, les ambitions formelles de Takahata semant la panique chez certains animateurs. Mais l’engagement total du président du studio eut raison des réticences et le réalisateur disposa au final d’un budget énorme, comparable à celui de Princesse Mononoke.
« Cette réaction était compréhensible », reconnaît Takahata. « Même si ce manga est considéré comme particulièrement remarquable par rapport à toutes ceux qui sont publiés actuellement dans les journaux, un tel projet ne correspond absolument pas à l’image du studio Ghibli. Il ne semble pas exploiter pleinement les particularités et les capacités de l’équipe de ce studio. De plus, partir de quatre cases comiques pour en faire un dessin animé de valeur, qui plus est un long métrage, est un travail extrêmement difficile, voire même quasiment impossible. Il y a bien des exemples, comme les adaptations des célèbres Sazae-san (Sazae) ou Ganbare !! Tabuchi-kun !! (Courage, Tabuchi !!). Mais malgré leur succès, ces dessins animés ont malheureusement perdu le concentré de drôlerie de leurs œuvres originales. »

Comment donc passer d’un court manga en 4 cases à un film d’1 h 44 ? Pour relever ce pari, Takahata choisira de sélectionner plusieurs histoires du manga et de les coller dans son scénario, auxquelles il accordera une durée plus ou moins importante. Il apportera alors sa touche en imaginant une suite.
Exemple : Il pleut et le père veut un parapluie, que personne ne lui apportera. Sa femme lui demande des courses, ça le rend furieux.

Pour son film, Takahata imagine la suite. Alors qu’il rentre après avoir fait les courses, sa famille arrive finalement à sa rencontre.

La production
1 an s’est écoulé depuis la sortie de Princesse Mononoke au Japon lorsque la production commence. La moitié de l’équipe a changé et l’ambiance est différente. Tout dépend de la personnalité du réalisateur. Plusieurs départements se sont transformés, surtout ceux de la finition et de la prise de vue, informatisés.

Pour Mes voisins les Yamada, Isao Takahata souhaite un graphisme proche des peintures à l’aquarelle plutôt que des images cellulos. Pour y parvenir, les techniques traditionnelles ont été remplacées par la technologie numérique. Mes voisins les Yamada est ainsi le premier film du studio Ghibli à être entièrement colorisé par ordinateur (là où Princesse Mononoke ne l’était pas entièrement).

Tout au long de la production, Isao Takahata s’appuie sur deux personnes de confiance qui le seconde à la mise en scène.
Le premier est Yoshiyuki Momose qui s’occupe des séquences en 3D qui ne figurent pas dans l’œuvre originale. Il y a, entre autres, la scène d’ouverture où Monsieur et Madame Yamada font du bobsleigh et glissent tout autour de leur gâteau de mariage pour se lancer métaphoriquement dans la vie. Ce sont des scènes auxquelles Isao Takahata avait pensé avant même d’écrire le scénario. Elles sont situées au début et à la fin du film, lorsque les personnages s’évadent de leur quotidien. Pour les parties inspirées du manga, les déplacements de caméra étaient forcément limités. Par contraste, la volonté du réalisateur était de faire ressortir le mouvement pendant les scènes de bobsleigh. La caméra devait constamment bouger afin d’élargir l’espace. Momose a donc utilisé les images de synthèse en exploitant leur capacité expressive pour créer un univers imaginaire de liberté et très joyeux qui entraîne le spectateur avec lui.

« J’ai toujours été intéressé par les images de synthèse qui permettent d’exprimer des choses impossibles à réaliser de manière classique. Voilà pourquoi j’ai décidé de les utiliser pour ce film », explique Momose. « Il est normal de se demander quelles scènes de Mes voisins les Yamada peuvent justifier une telle utilisation. Et grâce à Isao Takahata, qui souhaitait faire intervenir plusieurs types d’images, j’ai pu me servir de cette technique pour les scènes de bobsleigh. »
Ces scènes sont entièrement conçues dans un espace tridimensionnel. À partir de celui-ci et du mouvement de caméra validé, suivant la descente le long de la pente en spirale, l’animation des personnages a été dessinée à la main. Ces scènes ont donc combiné les deux techniques d’animation.


« Nous avons essayé de produire un dessin animé dans le style de l’aquarelle et je pense que les images sont assez réussies », ajoute le directeur de l’animation. « Nous voulions donner l’impression d’aquarelles dessinées à la main. Nous y sommes vraiment parvenus. Nous avons même créé des images très originales. Je pense que l’histoire du film et les dessins sont en totale harmonie. C’était notre but ultime. »
Osamu Tanabe se trouve lui confronté à comment donner vie aux cases du manga. Et plus exactement à insuffler des mouvements réalistes aux personnages sans trahir l’esprit de l’œuvre originale.

« Quand j’ai appris que le manga Mes voisins les Yamada allait être adapté en dessin animé, j’ai d’abord cru que c’était une blague ! », se remémore le second directeur de l'animation. « Jamais je n’avais transposé au cinéma des personnages de manga si simplifiés, aux grosses têtes et aux membres très courts. Je trouvais donc intéressant de relever le défi.
Au début, j’étais assez ennuyé. Dans l’œuvre originale, les personnages sont presque uniquement de profil. Je devais donc les dessiner en imaginant leurs mouvements. En voyant pour la première fois les dessins originaux, j’ai été étonné par l’adresse de Hisaichi lshii. À première vue, on a l’impression qu’il dessine à la va-vite mais il parvient merveilleusement à faire ressortir l’humeur d’un personnage, par la simple position de la tête ou par l’inclination du corps. Et ses visages hilares sont volontairement outrés. Cela donne des expressions beaucoup plus vives. Par ailleurs, malgré leurs bras et leurs jambes très courts, les personnages bougent facilement. Les jambes, par exemple, sont très petites mais quand l’un d’eux se met à marcher, en colère, une de ses jambes est pliée et l’autre, allongée. Les dessins n’obéissent à aucune règle stricte. Je voulais conserver cette liberté de l’œuvre originale.
Je me suis toutefois efforcé de donner aux mouvements un aspect humain. J’ai dessiné de façon particulièrement réaliste leurs enchaînements, sans raccourcir le temps nécessaire pour les faire. Par exemple, lorsque quelqu’un s’assied, j’ai respecté le temps qu’il faut entre le moment où il commence à s’asseoir et celui où il est assis.
Malgré cela, les dessins en eux-mêmes sont plutôt grossiers. Je pense que c’est ce que souhaitait Isao Takahata depuis longtemps. Parce qu’au moment de Pompoko, nous nous étions plusieurs fois aperçus que les personnages dessinés grossièrement au crayon de papier semblaient bouger de manière plus vivante que lorsqu’ils étaient vraiment travaillés. Je n’ai jamais été très doué pour dessiner minutieusement. Pour la première fois, j’ai donc pu travailler à mon aise. »
Les tâtonnements dus à ces nouveaux procédés d’animation font prendre du retard à la production. Celle-ci à proprement parler commence en novembre 1998 pour une sortie calée en juillet 1999 en salles. Les possibilités d’accélérer sont minces. Aux deux tiers du temps prévu, un dixième du film est terminé.



« J’ai lancé un ultimatum à Isao Takahata », gronde Toshio Suzuki. « Il n’y avait que deux solutions : la première reporter la sortie du film, la seconde, raccourcir sa durée. »

C’est la deuxième option qui est donc préférée. Le retard sur le planning est néanmoins récupéré en fin de production, au fur et à mesure que la technique est rodée chez les animateurs, décorateurs et les coloristes.
« J’ignore si le film marchera mais même si personne ne vient le voir, je pense l’avoir bien réussi », déclarera Isao Takahata à son équipe lors de la projection interne du film. « Merci beaucoup. »
Pour Takahata, un film est réussi quand les spectateurs ont l’impression d’être dans l’écran. Il doit être lié à la réalité. À travers la famille Yamada, les spectateurs seront renvoyés à eux-mêmes : Votre futur peut paraître sombre mais c’est le moment idéal pour réfléchir sur vous-mêmes. Si vous vous connaissez mieux, vous vivrez plus facilement. Lorsque vous êtes déprimés, souvenez-vous de : « ¿Qué será será. » Vous ne connaîtrez pas votre futur mais vous saurez que quelque chose de joyeux vous attend.
C’est donc un long métrage d’une facture technique et artistique inédite qui sort au mois de juillet 1999 au Japon, deux ans après le succès historique de Princesse Mononoke. Les résultats ont été relativement faibles en comparaison des précédents films du studio (le film est toutefois rentré dans ses frais), mais il faut dire que le film de Takahata visait un tout autre public que celui de Hayao Miyazaki. Le film n’a obtenu qu’un succès d’estime, le champion de l’année au cinéma étant sans conteste le premier film Pokémon et son petit monstre jaune.
Selon Suzuki, le score moindre de Mes voisins les Yamada est dû en partie au changement de distributeur. En effet, auparavant, le plus grand distributeur du Japon, Tôhô, s’occupait des films du studio Ghibli. Mais Tokuma Shoten, qui continuait de produire les films de Takahata et Miyazaki, s’était violemment fâché avec lui. La distribution de Mes voisins les Yamada a donc été assurée sur le réseau de Shôchiku, de bien moindre ampleur et beaucoup plus fragile. Le film en a donc pâti, avec par exemple aucune diffusion à l’ouest d’Ôsaka.
Carrière internationale
Mes voisins les Yamada a été projeté dans plusieurs festivals internationaux et pour la première fois aux États-Unis en septembre 1999 dans le prestigieux et très célèbre Museum of Modern Art de New York. Le film fait d’ailleurs désormais partie de la collection du musée. Par contre, Buena Vista a renoncé à l’idée de le diffuser dans les salles américaines.

En France, le film est d’abord proposé dans le cadre du Festival Nouvelles images du Japon en 1999, en présence d’Isao Takahata, surpris des réactions enthousiastes du public français que se retrouvera dans cette famille japonaise moyenne. Il est ensuite distribué, en avril 2001, par Océan Films (avec entre autres, la participation du magazine Animeland) et a bénéficié d’une sortie dans 80 salles. Si le film a rencontré un vrai succès critique, malheureusement il n’a pas rencontré le public escompté, puisqu’il a seulement réussi à attirer un peu plus de 50 000 spectateurs. En revanche, il connaît un bien plus grand succès depuis sa sortie en DVD, profitant de l’intérêt nouveau pour l’animation japonaise et le studio Ghibli en particulier. En 2011, pour la ressortie du film en DVD et Blu-ray, Buena Vista proposera un second doublage français.
Mes voisins les Yamada : Art et technique
La technique de « l’aquarelle animée »
Pour Isao Takahata, les personnages du film Princesse Mononoke n’étaient pas en harmonie avec les décors. Pour Mes voisins les Yamada, il souhaite obtenir une cohérence entre décors et personnages. Depuis longtemps, il rêvait d’une nouvelle technique pour arriver à ce résultat.
C’est lors d’un séjour aux Etats-Unis qu’il voit par hasard un court métrage canadien datant de 1981.
« Je voulais changer de style », explique-t-il. « Le déclencheur a été le film Crac ! de Frédéric Back. J’ai été épaté par son animation ! »


Crac ! de Frédéric Back.
Takahata a ensuite transmis son enthousiasme à Hayao Miyazaki et ils sont allés le voir ensemble. Pour Miyazaki aussi, ce film a été un terrible choc.
« On est sortis abattus du cinéma ! », confirme ce dernier. « C’était un film hors du commun. Je me suis rendu compte que les miens étaient ordinaires et misérables. »
Takahata souhaitait également depuis longtemps réaliser un projet qui puisse mettre en valeur la tradition japonaise du trait dessinés à la main et de son épaisseur changeante. En animation traditionnelle, les animateurs dessinent d’abord sur papier de belles lignes énergiques qui sont ensuite recopiées et uniformisées et finalement s’affaiblissent. Cela déplaît au réalisateur.
« Les animateurs dessinent avec des lignes assez grossières qui me plaisent beaucoup », argumente-t-il. « Mais quand on les recopie, elles perdent de leur énergie. Il est naturel que des lignes esquissées donnent une impression d’énergie, d’élan. Je pense que cette énergie spontanée doit être montrée à l’écran. »


Une volonté de retour aux sources du travail d’animation évoquée par une apparition progressive du trait au début du film, comme pour susciter une prise de conscience du spectateur par rapport à cela.
Takahata a donc souhaité conserver les lignes des dessins crayonnés qui composent l’animation pour l’ambiance qu’ils créent. Ce changement de méthode a profondément troublé l’équipe. Plus personne n’arrivait à savoir si son dessin était bon ou mauvais et les différents responsables ont exprimé leur embarras.
Si le procédé utilisé permet de mettre en valeur les dessins faits à la main, il pose problème pour la colorisation car les lignes scannées sont discontinues ou moins claires. Par ordinateur, on colorise l’espace entre les lignes, mais si elles sont discontinues, la couleur déborde.
Pour la colorisation, il faudra donc ajouter des lignes spéciales. Pour chaque dessin à l’écran, c’est 3 éléments qui sont nécessaires à sa colorisation :

Les lignes du dessin d’origine,

celles pour la colorisation.

Il en faut une troisième, la ligne de silhouette, afin de laisser des endroits sans couleurs.

L’image finale.
En tout, le film a atteint les 173 000 dessins, soit beaucoup plus que Princesse Mononoke.
Certains plans ont aussi posé leurs problèmes lors de la colorisation. Lorsqu’un personnage ouvrait la bouche, il y pouvait y avoir un vide. Il fallait alors décider de coloriser l’intérieur de la bouche en blanc ou laisser voir ce qu’il y avait derrière. Chaque plan a été examiné au cas par cas.


Dans ce plan, l’équipe a opté pour laisser apparaître la veste de Takashi.

Dans celui-ci, où plusieurs personnages ouvrent la bouche, l’équipe a fait différents choix.
Au final, ce n’est ni plus ni moins qu’une « aquarelle animée » que Takahata souhaite voir à l’écran. Pour cela, l’organisation de la section décors doit changer également. Les décorateurs devront notamment apprendre à travailler avec la technique de l’aquarelle.


Dans les premiers mois de la production, ils tâtonnent beaucoup et n’arrivent pas à satisfaire les exigences du réalisateur. Il leur faut souvent un mois pour dessiner un seul décor.
Des échantillon de décors sont alors très tôt créés et colorisés. Ils serviront de références pour unifier tous ceux du film tout au long de la production.


Animation : Les astuces pour animer les personnages
Le dessin grossier des personnages du manga, aux grosses têtes et aux membres courts, a posé problèmes aux animateurs du studio Ghibli, plus habitués à dessiner et des personnages aux proportions réalistes.
Par exemple, pour les jambes :


La longueur entre le genou et le pied dépend de la position du personnage.


Dans ce plan aussi, la longueur des jambes change en un instant.


Ici, quand Takashi s’assied, ses jambes s’allongent et donne une impression de réalité. Le secret : il soulève son pantalon.
Le doublage
Comme à son habitude, Isao Takahata fait enregistrer les voix des personnages de son film avant que l’animation soit réalisée. Et ce, afin de coller à la physionomie des acteurs.



« Les relations parents-enfants au Japon sont devenues difficiles. Pourquoi une telle évolution ? », se demande-t-il. « On a trop de sollicitude envers l’autre. Avant, on se parlait sans retenue et on n’en éprouvait aucune gêne. Dans les familles actuelles, les parents ménagent les enfants et réciproquement. C’est étouffant mais c’est une réalité. J’ai voulu créer une famille dont les membres se parlent franchement. Même si la mère est brusque, il faut qu’elle se montre aussi chaleureuse. »
Lors des répétitions, en juin 1998, voilà ce que demande le réalisateur à Yukiji Asaoka (Matsuko) : « Ne pas chercher à jouer une mère douce et gentille, mais parler sans retenue et sans prendre de gants. » Takahata entend ainsi critiquer la famille japonaise d’aujourd’hui.


Les acteurs pour les voix des enfants Yamada ont été choisis sur enregistrements.
C’est lors de leur première réunion, pendant que la compositrice Akiko Yano visite le studio Ghibli avec Takahata, que le producteur Toshio Suzuki a l’idée de lui proposer de doubler un personnage, en plus de composer la bande originale du film. Il pense que sa voix correspondrait bien à celle de l’institutrice Fujiwara. Même si elle n’a que 3 répliques, c’est un rôle important, puisque c’est elle qui revendique le leitmotiv du film : « Ne pas en faire trop. »
La grand-mère sentencieuse qui fait un discours lors du mariage des parents est doublée par Chocho Miyako, vénérable actrice que Takahata estime. L’équipe se déplace et enregistre à Ôsaka, où elle réside, le 2 août 1998.

Malgré ses 50 ans de carrière, Miyako ne saisit pas le personnage et veut improviser. Ce que Takahata refuse. Il s’attache au sens des mots. Elle trouve aussi qu’il y a des erreurs dans le dialecte d’Ôsaka mais elles ont été voulues par Takahata. Il faudra 3 heures pour la calmer et finalement arriver à enregistrer son monologue. Takahata est tenace et ne fera aucun compromis.




Casting secondaire.

Kosanji Yanagiya, le lecteur de Haiku.
La musique
La musique du film est confiée à la compositrice Akiko Yano. Isao Takahata, fin connaisseur, pense qu’elle est la seule à pouvoir écrire des chansons pleines d’énergie.
Akiko Yano

D’abord choriste au Yellow Magic Orchestra, le groupe de Ryûichi Sakamoto, puis mariée de ce dernier, Akiko Yano poursuit une brillante carrière solo depuis le début des années 80. Son style se reconnaît facilement avec une voix haut perchée, limite nasillarde, et des mélodies qui ne doivent pas grand-chose à l’influence occidentale. Outre ses albums, Yano a composé énormément de musiques pour des spots publicitaires, mais pour Mes voisins les Yamada, elle a écrit pour la première fois une bande originale avec un résultat parfaitement en accord avec le film d’Isao Takahata, appuyant plus encore le cadre japonais du film. Elle parvint ainsi à concrétiser les nombreuses attentes du réalisateur, malgré la distance entre Tôkyô et New York, où elle a travaillé, le décalage horaire et le peu de temps dont elle disposait.
« J'ai eu l'idée de faire appel à Akiko Yano pour composer la musique du film. Toutes ses chansons sont à la fois très intéressantes, amusantes et pleines d'esprit », explique Isao Takhata. « J'ai toujours été étonné du fait que, tout en s'adressant à notre imagination, nous donnant ainsi une mystérieuse sensation d'envol, elles gardent le sens de la réalité. Elles nous rappellent que nous vivons dans ce monde. Elles n'ont pas pour objectif de nous faire oublier la réalité en nous conduisant vers un autre univers. Magnifiques, elles nous aident à mieux vivre en nous apportant une petite lumière au quotidien. Elles sont pour la plupart libres, gaies, souriantes. Je rêvais de la voir s'amuser à improviser avec sa voix et son piano devant les images du film terminé. Je pense que sa musique est idéale pour un film devant lequel le public aura envie de rire... »
Dès leur première rencontre, le 26 novembre 1998, le courant passe immédiatement. Le déclencheur a été la note d’intention du film : dès le début, Takahata y dit préférer le mot « réconforter » à « consoler ».
« Le mot « consoler » fait partie du vocabulaire que je ne veux pas utiliser », explique Akiko Yano. « Je le trouve passif. Quelqu’un attend qu’on le console. Par contre, « réconforter » est un mot actif et positif. Quand dans une famille, on se réconforte mutuellement, je pense qu’on forme une famille au vrai sens du terme. »


La compositrice rapportera que la mélodie de Hitoribocchi ha Yameta (J’ai cessé d’être seule), le thème principal, lui est venue immédiatement au retour, dans le car. Dès le lendemain, au studio d’enregistrement, elle couche sur une partition cette mélodie imaginée « pour aider les gens à découvrir le bonheur caché », « un air un peu sentimental qui touche à la vérité de la vie », et confiante, elle commence à jouer ce qui deviendra le thème principal du film.
« Réconforter » et non « consoler », le réalisateur et la musicienne se sont compris. Toshio Suzuki en restera étonné en assistant à ce moment et pense qu’il plaira au réalisateur non présent à ce moment. En digne producteur, il ne perd pas de temps et lui demande immédiatement d’écrire les paroles.

« Hitoribocchi ha Yameta vient à la fin du film », explique Takahata. « Pour terminer, il me fallait une chanson un peu sentimentale, qui touche à la vérité de la vie. J'espère que la chanson d'Akiko Yano est convaincante et qu'elle permettra à tous de découvrir le bonheur caché. Je serais ravi si le thème principal pouvait contenir une formule magique qui aide à mieux vivre et qui soit facile à retentir. Je voulais une chanson libre et drôle, parlant du quotidien et de la famille. »

Isao Takahata ému à la première écoute du thème principal du film.
Le thème principal et la musique du film sont ensuite enregistrés à New York, au studio d’enregistrement Avatar Studios. L’enregistrement est envoyé au Japon par l’intermédiaire de Radio City (Music Hall).

Les musiques improvisées au piano constituent le pilier de la bande originale et expriment parfaitement les sentiments des personnages, avec uniquement l'instrument et une voix.
Il y a aussi la musique de fond que l'on entend à peine lors des scènes dans la librairie ou le centre commercial. Elle est constituée de bossa-nova composée par ordinateur. Akiko Yano collabora avec Jeff Bova, producteur primé aux Grammy Awards, célèbre pour son travail avec Céline Dion. Il participa aux arrangements et à la production du thème principal.
Fin février 1999, La bande originale du film s’enrichie encore un peu plus. Isao Takahata, grand amateur de musique classique, fait enregistrer une version orchestrale du thème principal par l’Orchestre philharmonique tchèque à Prague en république tchèque.

¿Qué será será
C’est Isao Takahata qui a traduit les paroles originales de la chanson anglaise (au titre espagnol) ¿Qué será será. Il tenait particulièrement à celle-ci pour la fin de son film.
Le 19 août 1998, il réunira à nouveau les doubleurs principaux au studio d’enregistrement Sanwa d’Ôsaka pour la chanter.
« Y aura-t-il des arcs-en-ciel jour après jour ? », questionne Yukiji Asaoka (Matsuko) et Tôru Masuoka (Takashi) lui répond : « ¿Qué será será… (Ce qui doit arriver, arrivera…) L’avenir on ne le connaît pas… ».

Et c’est dans l’atelier de Hayao Miyazaki, le 3 avril 1999, qu’est enregistré le chœur constitué par l’équipe du studio Ghibli.

La rumeur disait que Miyazaki chanterait aussi mais il ne fera que regarder du premier étage.

Mes voisins les Yamada : Les haiku
Les haiku qui apparaissent dans Mes voisins les Yamada sont tous nés de la rencontre de Bashô Matsuo (1644 – 1694), Buson Yosa (1716 – 1783), Santôka Taneda (1882 - 1940) et la famille Yamada.
Vous comprendrez en lisant les commentaires ci-dessous.

Une nuit d’automne au silence brisé d’éclats de voix et de rires - Bashô
Les nuits d’automne sont généralement tristes. Toute la famille Yamada s’est perdue, à l’exception de Nonoko. C’est une histoire incroyable et très amusante. Ceux qui la racontent, ceux qui l’écoutent, tous rient aux éclats. Leurs rires brisent le silence de la nuit. Quelle bonne soirée !
Bashô est certainement parmi eux. Il doit être le mari de la dame qui recueille Nonoko.

Une silhouette qui s’efface, solitaire, de dos sous la pluie - Santôka
Ravi de voir tomber les premières neiges, Takashi propose de prendre une photo de famille. Personne ne lui prête attention ; ils sont absorbés par un téléfilm montrant des images spectaculaires d’un accident de montagne. Ignoré par sa famille, il marche dans la neige, le dos voûté, et murmure ce haiku. Il imagine sa silhouette s’effacer, comme s’il s’agissait d’une scène de cinéma. Ici, il ne pleut pas mais il neige. Ce haiku exprime toutefois parfaitement ce que ressent Takashi.
Santôka Taneda l’a certainement entendu murmurer et a composé ce poème de deux fois sept syllabes syllabes (Ndt : un haiku est généralement compose de trois parties de 5, 7 et 5 syllabes mais il existe quelque variantes comme ici). L’auteur, également moine errant, a dû éprouver le même sentiment. L’auteur, également moine errant, a dû éprouver le même sentiment.

Pluies printanières en manteau et parapluie, on parle en marchant - Buson
La famille Yamada que l’on observe en contre-plongée rentre chez elle, sous une pluie de printemps. On dirait que les manteaux et parapluies avancent côte à côte, en se parlant joyeusement.
Buson est témoin de cette scène. Ce haiku ressemble à une peinture raffinée. Il faut dire que Buson était également peintre.

Les cigales invisibles chantent la mort prochaine - Bashô
Shige rend visite à une vieille amie, hospitalisée pour un cancer en phase terminale. Cette dernière lui raconte que la patiente d’à côté a un amant. Elle lui fait visiter tout l’hôpital, accrochée à sa perfusion, et se plaint du goût du café du distributeur automatique.
L’auteur admire la puissante volonté de vivre de cette femme qui connaît pourtant ses derniers instants. Il exprime cela à travers la métaphore des cigales chantant jusqu’au dernier moment de leur courte existence. Au fond, Bashô réfléchit sur le caractère éphémère de la vie et sur le temps qui passe. Cette vieille dame va bientôt mourir, comme les cigales qui chantent avec ardeur, ignorant leur mort prochaine.

D’un piège à pieuvre s’élèvent de vains rêves dans la lune d’été - Bashô
Noboru réclame à sa mère 10 000 yen (environ 80 €) pour le motiver à faire plus d’efforts au lieu de lui payer des cours particuliers qui coûteraient 30 000 ¥ (environ 240 €). Elle refuse. Il s’enferme dans sa chambre au premier étage et de sa fenêtre, regarde distraitement la lune. Il rêve aux 10 000 ¥ envolés. Ce haiku illustre merveilleusement la situation et le sentiment d’un collégien victime de la compétition scolaire. Cet adolescent sensible n’est pas uniquement préoccupé par la question de l’argent.
Bashô est souvent considéré comme un ermite. Néanmoins, ce haiku montre l’intérêt qu’il portait aux problèmes terrestres et particulièrement aux problèmes des jeunes.

Parfum de prunier qui s’exhale dans l’aube du sentier montagnard - Bashô
Noboru reçoit soudain un appel de la fille qu’il aime et prend rendez-vous avec elle. La vie comporte ce genre d’heureuses surprises. Le parfum et les fleurs de prunier, le soleil matinal qui apparaît sur le sentier... chaque élément est une métaphore de la sonnerie du téléphone, de la fille aimée et du rendez-vous inattendu. C’est un poème très réussi qui exprime la joie et la timidité d’un adolescent encore naïf, à travers une fraîche description de la nature.
Ce splendide haiku est digne du poète Bashô.

Tourne-toi vers moi, solitaire également dans le soir d’automne - Bashô
De retour du travail, après avoir bu du saké avec ses collègues, Takashi demande à sa femme quelque chose à manger. Elle ne lui apporte qu’un gâteau aux haricots rouges et une banane. Fâché, il refuse de les manger. Matsuko lui tourne le dos et continue à regarder tranquillement la télévision. Compatissant devant la situation de Takashi, Bashô écrit à ce moment-là : « Tourne-toi vers moi qui suis ton mari, dans le soir d’automne ».
Le poète se rend compte qu’elle s’est uniquement souciée de la santé de son mari qui choisit de manger la banane de bon cœur. Il comprend qu’il ne faut pas juger trop rapidement l’amour d’un couple marié depuis longtemps. Il décide alors de modifier son premier poème. Ainsi naît ce merveilleux haiku exprimant le désir de communication au sein du couple.

Cruelle tanière quand, en-dessous du casque, est pris le grillon - Bashô
Takashi n’a pu faire face aux menaces des motards. Assis sur une balançoire dans un parc grouillant d’insectes, cet homme mûr pense au héros qu’il admirait dans son enfance : « le Masque de Lune », gardien de la justice. Il a en tète le thème principal de ce dessin animé. Tout comme lui, il aurait voulu avoir le courage d’affronter le mal. Tout en enfilant un vieux casque, il rêve d’incarner « le Masque de Lune » qui viendra délivrer sa famille des malfaiteurs. À bout de force, il laisse tomber de ses mains le casque qu’il gardait en souvenir de la construction de sa maison. II éprouve un sentiment de tristesse et d’amertume...
Chaque élément de cette scène est cruel : Takashi ressemblant a un grillon sous le casque qu’il a mis pour se protéger, sa faiblesse, le grillon malchanceux écrasé par le casque qui tombe... Ce haiku reflète très bien les sentiments d’un homme mûr qui, depuis son enfance, fantasme sur un autre monde. Nous pouvons également l’interpréter comme un hommage rendu a un vieux samouraï de l’époque féodale, mort en combattant une puissante armée.

La mer au printemps, les vagues roulent et s’enroulent tout au long du jour - Buson
Nous pourrions penser que la mer au printemps symbolise la vie quotidienne des Yamada qui n’est pas toujours exemplaire mais qui est immuable. Nous préférons cependant y voir la simple description d’un paysage de printemps. La mer est sereine, ses vagues roulent et s’enroulent du matin au soir. En cette saison, les vagues ne sont pas aussi spectaculaires que les flots furieux de l’été. La mer n’est pas non plus agitée comme en hiver. Les vagues remuent parfois juste un peu. Le temps est brumeux. La mer n’est pas tout à fait lisse et claire comme un miroir. Allongés sur la plage, le simple fait de l'écouter et de la regarder nous rassure. C'est également le cas de la famille Yamada, dont la simple présence nous détend.
Au contact de cette famille, Buson a certainement écrit d'autres chefs-d'œuvre.
Les haiku correspondent bien à la famille Yamada... Vous ne trouvez pas ?

Après la guerre, un critique déclara que les haiku étaient un art mineur. De nos jours, ils sont hautement considérés et font partie intégrante de la culture japonaise. Ils illustrent très bien la philosophie profonde de la vie. Je me moque de ceux qui pourraient penser qu'il ne faut pas utiliser les poèmes de grands maîtres dans une telle comédie. Je crains tout de même que certains, gardant de mauvais souvenirs d'écoliers avec les haiku, ne prennent pas plaisir à voir ce film. Néanmoins, les gens qui écrivent des haiku sont extrêmement nombreux, non seulement au Japon mais dans le monde entier. La forme de ce poème, composé de 5, 7, 5 syllabes, est souvent reprise, pour des poésies satiriques ou même pour des slogans de la sécurité routière. Par conséquent, je pense qu'ils ont entièrement leur place dans Mes voisins les Yamada. Dérivée du haiku, la formule « Si un inconnu vous adresse la parole, surtout prenez garde ! » est citée au moment où Nonoko se retrouve seule. Cette phrase est inscrite sur un panneau situé devant l'école voisine du studio Ghibli.
À la fin du scénario de mon dernier dessin animé, Pompoko, j'avais écrit un haiku qui résumait tout le film : « Un blaireau d'abord joyeux et triste ensuite ». Ce poème est une adaptation du magnifique texte de Bashô : « Une pêche au cormoran d'abord joyeuse et triste ensuite ». Dans la bande-annonce du dessin animé, mon haiku était récité par un maître de rakugo (Ndt : histoire comique dite et mimée par des conteurs publics), Shinchô Kokontei. Je n'ai malheureusement pas pu le mettre dans le film.
Suite à cette frustration, lors de l'écriture du projet de Mes voisins les Yamada, j'ai décidé d'inclure des haiku des grands poètes Bashô et Buson. J'ai sélectionné plus de cinquante textes. Le terme générique haikai, qui désigne ce genre de courts poèmes, est ainsi défini dans le dictionnaire : « texte comique, amusant ou drôle ». J’ai donc tout de suite senti que les haiku conviendraient parfaitement à mon film. En fonction d'eux, j'ai choisi des épisodes de la bande dessinée originale, avant de les adapter pour le dessin animé.
J'en ai transposé beaucoup à l'écran mais la longueur du film et le retard déjà pris pour sa production m'ont obligé à faire une stricte sélection. Je n'ai conservé que neuf haiku. De nombreux poèmes, parmi ceux qu'avait enregistré le maître Kosanji Yanagiya, ne sont pas dans le film. Je lui en demande pardon.
Une fois de plus, j'ai pu constater la virtuosité des poètes Bashô et Buson. À première vue, leurs haiku ont l'air de décrire la nature et n'avoir aucun rapport avec les humains. En fait, ils parlent de sentiments et d'événements de la vie toujours semblables au travers des âges. C'est très étonnant, non ?
Isao Takahata
Mes voisins les Yamada : Fiche technique



Crédits
| Titre | ホーホケキョ となりの山田くん (Hôhokekyo Tonari no Yamada-kun) My Neighbors the Yamadas / Mes voisins les Yamada |
|---|---|
| Années de création | 1997-1999 |
| Œuvre originale, calligraphie du titre | Hisaichi Ishii |
| Scénario, réalisation | Isao Takahata |
| Mise en scène | Osamu Tanabe, Yoshiyuki Momose |
| Storyboard, layout | Osamu Tanabe, Yoshiyuki Momose |
| Directeurs artistiques | Naoya Tanaka, Yôji Takeshige |
| Assistant directeurs artistiques | Noboru Yoshida |
| Character design | Ken'ichi Konishi |
| Directeur de l'animation | Ken'ichi Konishi |
| Contrôle de l’animation | Hitomi Tateno, Kazuyoshi Onoda, Mariko Suzuki |
| Couleurs | Michiyo Yasuda |
| Directeur de la photographie | Atsushi Okui |
| Musique | Akiko Yano |
| Chanson du générique de fin | Hitoribocchi ha Yameta (J’ai cessé d’être seule), écrite, composée et interprétée par Akiko Yano Produite et arrangée par Jeff Bova et Akiko Yano |
| Producteur exécutif en chef | Yasuyoshi Tokuma |
| Producteurs exécutifs | Seiichirô Ujiie, Takashi Shôji, Michael O. Johnson (Buena Vista) |
| Producteur | Toshio Suzuki |
| Production | Studio Ghibli, Tokuma Shoten, Nippon Television Network Corporation, Disney (Buena Vista Home Entertainment), Hakuhodo Inc. |
Doublage japonais
| Takashi Yamada | Tôru Masuoka |
| Matsuko Yamada | Yukiji Asaoka |
| Noboru Yamada | Hayato Isohata |
| Nonoko Yamada | Naomi Uno |
| Shige Yamano | Masako Araki |
| La grand-mère sentencieuse au mariage | Chôchô Miyako |
| L’amie de Shige | Tamao Nakamura |
| L’institutrice Fujiwara | Akiko Yano |
| Toshio, l’enfant perdu | Yûta Komatsuzaki |
| L’employée du grand magasin | Yasuko Tomita |
| Le coursier | Satoru Saitô |
| Le chef des motards | Arata Furuta |
| Le lecteur de Haiku | Kosanji Yanagiya |
Doublage français
Doublage Océan Films (2001)
| Takashi Yamada | Nicolas Marié |
| Matsuko Yamada | Françoise Blanchard |
| Noboru Yamada | Tony Marot |
| Nonoko Yamada | Laura Préjean |
| Shige Yamano | Colette Venhard |
Quelques chiffres
| Date de sortie du film au Japon | 17 juillet 1999 |
| Date de sortie du film en France | 4 avril 2001 |
| Durée du film | 1 heures 44 minutes |
| Durée de la production | 20 mois, du 1er octobre 1997 au 7 juin 1999 |
| Budget du film | 2,36 milliards de ¥ |
| Nombre d'entrées en France | 59 044 spectateurs |



