Marco / 3 000 lieues en quête de mère

Au milieu des années 1970, le paysage de l'animation télévisée japonaise est durablement transformé par le succès des Sekai Meisaku Gekijô, plus communément appelés le World Masterpiece Theater. Cette case horaire, qui consiste à adapter chaque année un grand classique de la littérature jeunesse, devient le terrain d'expression privilégié de créateurs d'exception. Après le triomphe de Heidi en 1974, le noyau dur formé par le réalisateur Isao Takahata à la réalisation, Yôichi Kotabe au character design et à la direction de l'animation, et Hayao Miyazaki au layout et à la conception scénique, se retrouve pour un nouveau projet d'envergure : Haha wo Tazunete Sanzenri (Marco / 3 000 lieues en quête de mère), diffusé au Japon tout au long de l'année 1976.

L'histoire de Marco est une adaptation de Dagli Appennini alle Ande (Des Apennins aux Andes), l'un des « récits du mois » qui ponctue le roman Cuore (Le livre cœur) de l'auteur italien Edmondo de Amicis. Mais, loin d'être une simple commande stéréotypée destinée au jeune public, la série s'impose comme une œuvre ambitieuse. En s'emparant d'une simple nouvelle pour en faire une fresque monumentale de 52 épisodes, Isao Takahata insuffle un réalisme, une rigueur narrative et une exploration de la psychologie enfantine inédits dans une série animée.


Sources : Dossier d'Animétudes sur la série - The art of emotion, il cinema d'animazione di Isao Takahata de Mario Rumor - Article The Pressure That Made Miyazaki and Takahata de Animation Obsessive - Animeland n° 113 - Pamphlet du film récapitulatif de la série sorti en 1980


Marco : Résumé

L’intrigue débute à Gênes, une ville portuaire italienne, durant la dépression économique de 1881. La famille Rossi y mène une vie modeste mais unie. Le père, Pietro Rossi, dirige un hôpital et se dévoue corps et âme aux soins des plus démunis, ce qui plonge son foyer dans de graves difficultés financières. Pour sauver les siens de la ruine, sa femme, Anna, prend une décision déchirante : s'exiler seule en Argentine afin de travailler comme domestique et envoyer son salaire à Gênes.

 

Marco, le fils cadet âgé de 9 ans, vit très mal ce départ. Son frère aîné, Tonio, part quant à lui se former comme conducteur de locomotive à Milan, le laissant seul avec son père débordé et avec Amedeo, le petit singe qu’il lui a offert. Le garçon cherche désespérément à aider sa famille en effectuant de petits travaux à Gênes aux côtés de son ami Emilio. C'est à cette époque qu'il rencontre et se lie d'amitié avec Peppino, un marionnettiste itinérant, et sa fille Fiorina.

 

Pendant un an, les lettres d'Anna arrivent régulièrement. Mais un jour, le courrier s'arrête brusquement après qu'elle a mentionné être malade. Rongé par l'inquiétude et refusant de rester impuissant, Marco supplie son père de le laisser partir à sa recherche. Pietro refuse, jugeant le voyage trop dangereux, et tente de trouver une solution pour partir lui-même. Mais il tarde et Marco décide prendre les devants : bien décidé à retrouver sa mère, il s'embarque clandestinement à bord du navire Folgore, emmenant Amedeo avec lui.

 

Découvert par l'équipage, le jeune garçon touche le maître cuisinier du bord par sa détermination. Ce dernier le prend sous sa protection et lui enseigne les devoirs de la vie de marin. Arrivé à Rio de Janeiro, au Brésil, Marco doit changer de bateau. Il embarque sur un navire d'émigrants surchargé et vétuste, au milieu de passagers malades. Après avoir essuyé une violente tempête au large du Río de la Plata, le bateau atteint enfin Buenos Aires.

 

À peine débarqué, Marco se fait dérober toutes ses économies par un pickpocket. Il se rend immédiatement à l'adresse des employeurs de sa mère, les Mequinez, mais apprend sur place qu’ils ont déménagé et que personne ne sait où se trouve Anna. Loin de se décourager, Marco poursuit ses recherches : une piste l’oriente vers Bahía Blanca, à 600 kilomètres plus au sud.

 

C'est alors qu'il a la chance de recroiser la troupe de théâtre de Peppino et Fiorina. Touchés par sa situation, Peppino et sa famille décident de l'accompagner jusqu'à Bahía Blanca à bord de leur roulotte. Ce long voyage à travers la pampa argentine, ponctué d'incidents mais aussi belles rencontres, redonne des forces à Marco.

 

Arrivé à Bahía Blanca, alors que Peppino se voit proposer de s'installer en ville pour s'y produire régulièrement, Marco découvre avec horreur que sa mère a été dupée par un vagabond : celui-ci lui volait son argent et détruisait les lettres qu'elle lui confiait. Une dernière lettre conservée lui indique néanmoins qu'elle a déménagé à Córdoba. Marco prend alors la décision de continuer seul, faisant ses adieux à la troupe de Peppino et enchaînant les petits travaux pour financer la suite de son périlleux voyage vers le nord.

 

De retour à Buenos Aires, Marco apprend que sa mère se trouve à Tucumán. Il s'embarque pour Rosario grâce à la compassion d'un capitaine génois. Sur place, il frappe aux portes pour trouver de l'aide ; la communauté d'immigrés italiens, émue par sa détermination, se cotise pour lui offrir son billet de train en direction de Córdoba.

 

À son arrivée à Córdoba, Marco constate que les employeurs de sa mère ont de nouveau déménagé. Il se lie d'amitié avec un jeune garçon nommé Pablo. En cherchant la nouvelle adresse d'Anna, il rencontre un architecte qui, admiratif devant le courage du petit voyageur, lui donne l'argent nécessaire pour payer son trajet en train vers sa prochaine destination : Tucumán, au nord du pays. Cependant, la petite sœur de Pablo, Juana, tombe gravement malade. Fidèle aux valeurs de dévouement transmises par son père, Marco fait le choix d'offrir l'intégralité de cet argent à un médecin pour financer ses soins et lui sauver la vie.

 

Démuni, Marco s'infiltre dans le train pour Tucumán avec l'aide de Pablo, mais les contrôleurs le découvrent et le débarquent en pleine nature, à des dizaines de kilomètres de toute civilisation. Il est recueilli par un groupe de gitans avec qui il voyage plusieurs jours ; lorsqu'il tombe malade, ces derniers prennent soin de lui jusqu'à sa guérison.

 

Marco reprend ensuite sa route avec une vieille ânesse que lui ont offerte ses hôtes. Mais l'animal finit par mourir d'épuisement dans le climat rigoureux du nord. Marco poursuit sa marche seul, les chaussures usées et les pieds ensanglantés, affrontant la faim et le froid glacial au pied des montagnes. À bout de forces sous la neige, il est secouru par un habitant à cheval qui l'amènent enfin jusqu'au domaine où réside la famille Mequinez, à Tucumán.

 

Là-bas, Anna Rossi se meurt d'une grave infection intestinale, trop faible et résignée pour accepter l'opération chirurgicale préconisée. Lorsque Marco apparaît à son chevet, la vision de son fils lui redonne instantanément le désir de vivre. Portée par cette joie retrouvée, Anna accepte l'intervention, qui est un succès total. Une fois rétablie, la famille Mequinez leur offre, en signe de gratitude, les billets de retour pour l'Italie. Tous deux reprennent la mer vers Gênes, où la famille Rossi se trouve enfin réunie.

 


Marco : Personnages principaux

Marco Rossi

Marco est le héros et personnage principal de la série. C'est un jeune garçon italien de 9 ans, originaire de la ville de Gênes. Courageux, déterminé et profondément attachant, il refuse de rester passif lorsque les lettres de sa mère, Anna Rossi, partie travailler en Argentine, cessent brusquement d'arriver. Malgré son jeune âge et les refus initiaux de son père, il prend la décision d'embarquer seul avec son petit singe Amedeo pour un immense et périlleux voyage à travers l'océan Atlantique et l'Argentine afin de retrouver sa trace. Tout au long de son périple, sa pureté et sa force de caractère marquent profondément toutes les personnes qu'il croise sur sa route.
Loin des héros d'animation omnipotents et parfaits, Marco est un garçon ordinaire, à la fois courageux et fier, mais aussi vulnérable, prompt à la bouderie et au désespoir. Son voyage n'est pas guidé par la bravoure innée, mais par une nécessité viscérale et un amour filial inconditionnel. À travers son périple, il apprend la dureté du monde des adultes et la nécessité de compter sur les autres.

Anna Rossi

La mère de Marco est une figure lumineuse et aimante. Face aux lourdes dettes accumulées par la clinique gratuite de son mari Pietro à Gênes, elle prend la douloureuse décision de s'exiler seule en Argentine pour travailler comme gouvernante et envoyer de l'argent à sa famille. Là-bas, Anna tombe gravement malade à cause du surmenage et du chagrin d'être séparée de ses enfants. Elle refuse de se faire opérer, pensant qu'elle ne reverra jamais sa famille, jusqu'à l'arrivée in extremis de Marco qui lui redonne la force de vivre.

Pietro Rossi

Le père de Marco dirige une clinique médicale gratuite pour les pauvres (le dispensaire) dans la ville de Gênes. Médecin dévoué mais accablé par les difficultés financières et un cabinet qui ne rapporte rien, il peine à exprimer ses sentiments. Pietro se sent extrêmement coupable d'avoir poussé sa femme à partir à cause de ses dettes. C'est pour cela qu'au début, il refuse catégoriquement de laisser Marco partir seul à la recherche d'Anna en Argentine, voulant à tout prix protéger son plus jeune fils, avant de finir par accepter face à la détermination de Marco. Sa relation tendue avec Marco, marquée par des non-dits et des rancœurs, illustre les fractures d'un foyer brisé par la précarité.

Antonio Rossi

Le grand frère de Marco. Lorsque leur mère doit s'exiler en Argentine pour travailler, Antonio décide de faire sa part. Il quitte leur ville natale de Gênes pour s'installer à Milan afin de travailler dans les chemins de fer. Par la suite, il persévère dans ses études et finit par obtenir son diplôme pour devenir ingénieur ferroviaire. Il représente l'ancrage familial en Italie et participe à la préservation fragile de l'unité des Rossi malgré l'éloignement. C'est un grand frère bienveillant, mûr et optimiste, qui cherche toujours à voir le bon côté des choses et à soutenir sa famille face aux difficultés financières.

Emilio

Emilio est le meilleur ami de Marco à Gênes. De trois ans son aîné bien qu'ils soient dans la même classe, il ne peut fréquenter l'école régulièrement : issu d'une famille très pauvre dont la mère est malade, il doit travailler en permanence pour subvenir aux besoins des siens. C'est un soutien précieux au début du récit : il déniche du travail à Marco et l'épaulera dans ses tâches pour l'aider à financer son voyage vers l'Argentine. Lorsque Marco se fait escroquer par le jeune Renato, Emilio intervient même avec courage pour récupérer l'argent volé.

Peppino

Patriarche d’une troupe de marionnettes avec ses trois filles Fiorina, Concetta et Giulietta, Peppino est un artiste passionné mais qui peine à faire vivre sa famille. Après une première rencontre en Italie, Marco recroise sa route en Argentine. Peppino l'accueille alors à bras ouverts et devient pour lui une figure protectrice essentielle. Sous ses airs théâtraux, fiers et parfois colériques face aux difficultés financières, se cache un homme profondément généreux. Traitant Marco comme son propre fils, il l'épaulera à de nombreuses reprises au cours de son voyage.

Fiorina Peppino

Jeune fille rousse issue de la troupe de marionnettes ambulantes de son père. Elle aide son père dans son entreprise de théâtre de marionnettes ambulant et s'occupe de sa plus jeune sœur, Giulietta. Elle se montre d'abord mélancolique, silencieuse et un peu distante en raison d'une vie difficile, mais elle noue des liens étroits avec Marco. Véritable miroir de Marco, elle partage avec lui le statut d'enfant trimballé dans un monde d'adultes instables. Son talent pour façonner et animer les marionnettes offre l'un des plus beaux contrepoints poétiques de la série.

Pablo Garcia

Ce jeune garçon métis des bidonvilles argentins vit avec sa petite sœur Juana. Sa survie rude, faite de fouilles dans les poubelles et de petits larcins, confronte Marco à la misère sociale frontale et à la violence des classes supérieures. Il devient le compagnon d'infortune et de galère le plus marquant du voyage de Marco en Amérique. À la toute fin de la série, Pablo et sa sœur font d'ailleurs partie des personnages touchants venus saluer et dire au revoir à Marco et sa mère depuis le bord des voies ferrées lors de leur voyage de retour.

Amedeo

Amedeo est le petit singe de compagnie de Marco, un cadeau de son grand frère Antonio. Compagnon inséparable du garçon pendant toute son aventure, sa présence pleine de malice et de vivacité offre des respirations burlesques bienvenues et un soutien précieux dans ses moments de solitude et de désespoir.

 


Marco : Analyse

De la nouvelle au roman visuel : « Un film à regarder et à penser »

À l'origine, la série adapte un court récit mensuel intitulé Des Apennins aux Andes (Dagli Appennini alle Ande), extrait du célèbre roman italien Cuore (publié en 1886 par Edmondo De Amicis). Conçu à l'origine sous la forme d'un journal d'écolier célébrant l'amour fraternel et l'unification italienne, ce texte court représentait un défi adaptatif majeur. Plutôt que de signer une transposition littérale et convenue, Isao Takahata fait le choix audacieux d'utiliser ce matériau comme un simple alibi narratif. Il orchestre une réécriture totale, modifiant et enrichissant la nouvelle pour bâtir une série fleuve de 52 épisodes, touchante et profondément humaine, décrivant sans concession les difficultés de la vraie vie.

Marco - Le Livre

Comme le souligne la critique japonaise Sachiko Watanabe, là où des adaptations en prises de vues réelles, à l'instar du film La Croix du Sud de Folco Quilici en 1959, misaient sur le documentaire et la contemplation exotique des paysages sud-américains, l'animation selon Takahata acquiert la force d'un véritable « film à penser ». Grâce à la simplicité stylisée du dessin et des mouvements, la forme animée stimule l'imaginaire du spectateur et l'invite à réfléchir au sens du courage enfantin autant qu'à la dureté de la condition humaine.

Les spécialistes de l'animation comparent ainsi souvent le réalisme et l'impact émotionnel de Marco à celui du Tombeau des lucioles, voyant dans la série un prototype avant l'heure où un enfant se retrouve seul face à la rigueur du monde adulte. De la même manière, le souffle de l'œuvre évoque le néoréalisme italien d'un Vittorio De Sica (Le Voleur de bicyclette, 1948) pour restituer un sentiment aigu de la perte et de la précarité, sans filet ni artifices.

Cette ambition narrative trouve une résonance fascinante dans le diptyque des épisodes 27 et 28, où la troupe de Peppino adapte l'histoire de Marco en spectacle de marionnettes. En mettant en scène les débats passionnés autour du destin, tragique ou heureux, de la mère, Takahata et son scénariste Kazuo Fukazawa livrent une mise en abîme saisissante de leur propre travail de conteurs. En rejetant l'option d'un mélodrame facile et en mettant en scène les protestations du public féminin face au sort tragique réservé aux mères, les auteurs posent les jalons d'un récit qui refusera juqu'à son dénouement le pathos réducteur propre à d'autres séries larmoyantes de l'époque.

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La condition enfantine, le courage et le miroir des adultes

L'une des grandes forces de Marco réside dans le traitement inédit de son jeune protagoniste. Contrairement aux héros traditionnels de l'animation japonaise qui surmontent tout grâce à leur volonté ou à des dons d'exception, Marco est un enfant ordinaire. Il est vulnérable, sujet au doute, parfois prompt à se renfrogner ou à se révolter contre l'injustice de son sort. Il possède pourtant la vaillance et la naïveté de son âge, abordant ce périlleux voyage avec une obstination et une fraîcheur profondément humaines et réalistes.

Takahata et son équipe choisissent de filmer les enfants à hauteur d'homme, avec gravité, refusant toute infantilisation. Malgré sa volonté et son courage, Marco ne peut pas s'en sortir seul : son salut repose sur l'entraide, les mains tendues par des inconnus et la solidarité des classes populaires. La relation conflictuelle avec son père Pietro, miné par un travail précaire qui ne nourrit pas son foyer, brise l'image idéalisée de la famille traditionnelle pour mieux faire écho aux fractures sociales, reflétant tant le XIXᵉ siècle du récit que le Japon des années 1970.

Ce parcours initiatique agit comme un puissant révélateur pour le spectateur adulte. Si le jeune public admire la ténacité du garçon, l'adulte y perçoit une forme de nostalgie amère : celle d'une époque de la vie où l'on pouvait foncer tête baissée vers son objectif sans mesurer les obstacles. En observant la détermination de Marco, les adultes mesurent la perte de leur propre esprit d'aventure et projettent dans le courage de l'enfant leurs propres désirs inachevés d'affrontement du réel.

La volonté inébranlable de l'enfant ne le met pourtant pas à l'abri de l'épuisement. Loin de tout héroïsme de façade, la solitude et la détresse psychologique de Marco éclatent parfois dans le récit par de véritables fulgurances cauchemardesques. L'épisode 21 s'impose comme un sommet lorsque le garçon, au bord de la rupture, traverse une crise de panique hallucinatoire. Pour traduire cet effondrement psychique, Takahata et le directeur artistique Takamura Mukuo s'inspirent de la peinture surréaliste et des toiles métaphysiques de Giorgio de Chirico. Plus tard, dans l'épisode 40, l'épuisement mental est matérialisé par des effets de post-production et de distorsion de lentille photographique, repoussant les frontières de l'expérimentation visuelle à la télévision.

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Une mise en scène ancrée dans la réalité sociale

Sur le plan narratif et thématique, la vision d'Isao Takahata et le travail de documentation de l'équipe (qui a parcouru plus de 12 000 kilomètres de repérages entre Gênes et l'Argentine) confèrent à la série une véritable dimension sociologique et politique. L'œuvre met à nu la douloureuse réalité de l'émigration italienne à la fin du XIXᵉ siècle : des familles contraintes de se séparer pour fuir la misère et le chômage.

À bord des paquebots de migrants en route vers Buenos Aires, Marco croise le chemin de femmes et d'hommes démunis, leurs possessions se réduisant à leurs seuls vêtements. Tous se heurtent au mépris de classe et au racisme ordinaire, parfaitement illustrés par la réplique cassante d'un majordome de Córdoba : « Vous autres, Italiens, vous n'êtes que des mendiants... ». Face à cette hostilité, la série souligne combien l'épreuve de la précarité fait naître des liens de fraternité et une solidarité indispensables pour surmonter l'exil.

Pour un programme destiné à la jeunesse, Takahata et son scénariste Kazuo Fukazawa font preuve d'une audace remarquable. Ils signent un réquisitoire contre l'exploitation des travailleurs dès l'épisode 10 et intègrent dans l'épisode 40 une interprétation poignante de Bella Ciao par des émigrés italiens. De même, la confrontation de Marco avec le faste de la bourgeoisie argentine et la misère des bidonvilles (épisode 42), tout comme la violence des bagarres de rue et les brimades infligées au jeune Pablo (épisode 45), exposent sans fard la cruauté des rapports de classe et la dureté du monde adulte.

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Chaque rencontre, qu'elle soit lumineuse ou profondément cruelle, contribue ainsi à façonner la vision du monde d'un enfant contraint d'abandonner prématurément son innocence, mais dont la bonté fondamentale et la force d'âme finissent par toucher tous ceux qu'il croise.

 

Avec les 52 épisodes de cet incroyable périple de 12 000 kilomètres, Marco prouve qu’il est bien plus qu’un simple dessin animé pour enfants. En associant une description réaliste des tensions sociopolitiques de l'époque et une sensibilité profonde envers la psychologie enfantine, Isao Takahata et son équipe ont créé une œuvre charnière dans l’histoire de l'animation télévisée. Les aventures du petit garçon de Gênes évitent les pièges du mélodrame tout en montrant la complexité de l'existence. Elles restent gravées dans les mémoires comme une leçon de courage, de résilience et d'humanité, affirmant haut et fort la capacité du récit animé à s'élever au rang de véritable œuvre d'art.


Marco : création de la série

La genèse et la dynamique d'un trio sous pression

La création de la série Marco / 3 000 lieues en quête de mère s'inscrit dans un contexte paradoxal de grande fatigue et de forte émulation artistique. Au lendemain du chantier éprouvant de Heidi en 1974, Isao Takahata, Hayao Miyazaki et Yôichi Kotabe aspiraient à des tâches plus légères, principalement axées sur les storyboard. Mais le studio, tout juste restructuré sous le nom de Nippon Animation, contraint l'équipe à adapter un nouveau classique de la littérature pour alimenter sa grille de programmes.

Bien que Heidi eût été un succès retentissant, son rythme de fabrication intensif avait marqué le trio. Miyazaki décline d'ailleurs le poste de réalisateur qui lui est offert, terrifié à l'idée de revivre l'épreuve traversée par Takahata. Ce dernier prend donc la direction de Marco, adaptée d'un roman italien, bien que le matériau d'origine ne l'enthousiasme guère au départ (il déclarera à ce sujet : « Indépendamment de nos souhaits, le projet suivant était décidé, et il a bien fallu le faire. »). L'équipe aborde ce projet avec une expérience accrue mais dans des conditions de travail identiques, contraignant les artistes à transformer l'état d'urgence en un mode de fonctionnement permanent.

Isao Takahata et Hayao Miyazaki à l'époque de Marco / 3 000 lieues en quête de mère.

Du point de vue du travail d'adaptation, Marco s'écarte du cadre qui avait présidé à Heidi, s'appuyant plutôt sur les bases posées par une autre série, alors en cours, Un chien des Flandres (1975) à laquel Takahata a collaboré pour l'épisode 15. Plutôt qu'un un roman complet, l'équipe adapte, comme pour Un chien des Flandres, un court récit - un simple chapitre de Cuore d'Edmondo De Amicis , ce qui implique qu'une grande majorité des épisodes de la série relève de fictions originales. Par ailleurs, Marco délaisse la nature et l'enfance insouciante de Heidi pour approfondir les thèmes de la pauvreté et de la rudesse d'un monde hostile envers les enfants, initiés par Un chien des Flandres.

L'exigence du réel : repérages et conception

Afin de garantir une authenticité visuelle, une équipe composée d'Isao Takahata, Hayao Miyazaki et du directeur artistique Takamura Mukuo (Gauche le violoncelliste) s'envole en 1975 pour l'Italie, notamment à Gênes, puis pour l'Argentine, Yôichi Kotabe étant quant à lui retenu au Japon par une blessure au dos. L'étape sud-américaine s'avère éprouvante : l'Argentine traverse alors une période de vives tensions politiques qui valent à Mukuo une brève arrestation, tandis que le décalage entre les paysages réels et la description du roman d'origine suscite doutes et frictions au sein du groupe.

Pourtant, l'expérience porte pleinement ses fruits sur le plan plastique. Mukuo insuffle une direction artistique lumineuse et riche, tandis que Takahata choisit d'ancrer le récit dans une veine proche du néoréalisme italien, traitant le temps et l'espace avec la rigueur d'un documentaire. La recherche de réalisme spatial est ainsi poussée bien au-delà de ce qui avait été accompli sur Heidi. Le travail de Miyazaki et de Mukuo s'avère central à cet égard, intégrant la tridimensionnalité au cœur même de décors fixes ou panoramiques pour recréer un espace crédible et profond sans avoir à s'appuyer sur le mouvement des personnages.

 

Exemples de décors génois jouant sur la verticalité.

De l'Italie à l'Argentine, les décors évoluent au rythme du voyage avec une précision saisissante, qu'il s'agisse des ruelles en escaliers génoises, des places animées, des intérieurs d'appartements ou des vastes étendues sud-américaines. L'attention portée aux détails de la vie quotidienne surpasse même celle de leur précédente œuvre, soutenue par des moyens de production exceptionnels pour une série hebdomadaire de l'époque.

Pour l'écriture, Takahata fait appel au scénariste Kazuo Fukazawa (Horus, prince du soleil) qui développe considérablement le texte original et introduit notamment la troupe de marionnettes de Peppino (ayant lui-même été marionnettiste). La musique, confiée à Kôichi Sakata, s'enrichit de mélodies folkloriques sud-américaines. Au character design, Kotabe donne vie à des personnages d'une grande expressivité, secondé par son épouse Reiko Okuyama pour tenir les délais.

Character design de Marco et Amedeo par Yôichi Kotabe.

Miyazaki, enfin, signe la conception visuelle, dessine les layout et réalise des compositions scéniques d'une complexité inédite, structurant le champ à la manière du cinéma en prises de vues réelles, comme souhaité par Takahata.

Le travail de conception visuelle de Hayao Miyazaki

Imageboard

L'imageboard est un ensemble d'illustrations qui fixent l'univers visuel, l'ambiance et les intentions artistiques générales du projet en phase de préproduction.
Voici quelques imageboard dessinées par Hayao Miyazaki :

Bijutsu Settei

Dans l’animation japonaise, le terme Bijutsu Settei désigne généralement la conception visuelle des décors et de l’environnement : architecture, lieux, paysages, objets, éléments de décor..., qui servent de références à la production.
Voici quelques exemples dessinés par Hayao Miyazaki :

Layout

Le layout (ou plan de composition) est l'étape dessinée préparatoire qui représente le détail d'un plan de la série et qui permet au metteur en scène de communiquer son intention aux artistes en charge de produire l'image finale animée. On y trouve l'emplacement des décors, accessoires et personnages dans le cadre, les expressions faciales, les mouvements de caméra, les perspectives et diverses autres instructions.
Voici quelques-uns des 300 layout que Hayao Miyazaki produisait chaque semaine :

Défis techniques, crises de production et morceaux de bravoure

Malgré ces ambitions, la production de Marco est rapidement rattrapée par des plannings intenables. Le début de la série bénéficie pourtant d'une qualité technique remarquable, portée par Yôichi Kotabe et une équipe d'animateurs chevronnés comme Masako Shinohara, Toshitsugu Saida, Toshiyasu Okada ou encore Yasuo Ôtsuka. Le premier épisode surprend par sa construction narrative, plaçant le traumatisme du départ de la mère avant la présentation du cadre de vie. La scène où Marco court désespérément derrière le bateau atteint une intensité émotionnelle si forte que Saida avouera avoir pleuré en dessinant les cellulos. Kotabe va jusqu'à animer certaines séquences en double exposition : un même dessin est filmé 2 fois, soit 12 dessins originaux par seconde d'animation pour une cadence standard de 24 images par seconde. Il s'agit d'une prouesse exceptionnelle pour une série TV de l'époque, le format ordinaire se cantonnant généralement à 8 dessins par seconde, voire 6 dessins par seconde (animation limitée). Par ailleurs, l'ajout du singe Amedeo, imposé pour le merchandising, permet aux animateurs d'exprimer leur talent à travers des mouvements animaliers dynamiques et expressifs, tout en offrant un burlesque bienvenu qui contraste avec la rigueur dramatique du reste de l'œuvre.

 

Mais au printemps, la cadence de travail s'effondre. Autour de l'épisode 19, le retard accumulé contraint le studio à diffuser un épisode récapitulatif, vécu comme un véritable échec par Isao Takahata. Les défections et les remplacements se succèdent : plusieurs animateurs quittent le projet, tandis que Okada jette l'éponge à l'épisode 34, terrassé par des douleurs au dos. Kotabe lui-même souffre d'une tendinite si aiguë qu'il doit parfois fixer son crayon à sa main avec du ruban adhésif. Épuisé, Hayao Miyazaki continue à dessiner jusqu'à 300 layout par semaine, mais sans plus du tout participer aux réflexions sur le scénario, se contentant d'exécuter les storyboard reçus.

L'équipe parvient néanmoins à redresser la barre lors des vingt derniers épisodes, livrant des scènes mémorables comme celle des affrontements dans les bidonvilles argentins. La série atteint son apogée formel à l'épisode 49 : alors que Marco s'effondre dans la neige, un montage croisé relie son dernier souffle à celui de sa mère agonisante, brisant pour la première fois la focalisation sur le jeune garçon pour préparer les retrouvailles finales.

Bilan, rupture du trio et portée culturelle

Marco constitue la dernière collaboration complète entre Isao Takahata, Hayao Miyazaki et Yôichi Kotabe, marquant la fin d'un cycle de dix ans débuté chez Tôei Dôga. Usé par le rythme de la télévision et désireux de ne pas se répéter, Kotabe quitte le studio à la fin de la série ; il rejoindra plus tard la société Nintendo en 1985.

Sur le plan créatif, l'œuvre cristallise l'éloignement artistique entre Takahata et Miyazaki. Alors que Takahata poursuit son exploration d'un cinéma distancié et objectif, ce qu'il concrétisera dès 1979 avec le plus intimiste Anne, la maison aux pignons verts, Miyazaki ressent un besoin viscéral de revenir à une animation d'action, de gags et de merveilleux. Il trouve son échappatoire en prenant la réalisation de Conan, le fils du futur en 1978, un projet dans lequel il réutilise l'échelle épique de Marco et s'inspire de ses personnages pour créer le duo Lana et Dyce, avant de reprendre plus tard certains décors génois pour Porco Rosso.

Au Japon, la série Marco / 3 000 lieues en quête de mère est diffusée du 14 janvier jusqu’au 26 décembre 1976 et a reçu le Prix d'excellence des films de télévision pour enfants décerné par l'Agence des affaires culturelles du Japon. Au-delà de la diffusion télévisée originale, la série a bénéficié d'un rayonnement prolongé au Japon comme à l'étranger. Sur le territoire national, l'engouement du public a d'abord conduit à la sortie en 1980 d'un film récapitulatif condensant les 52 épisodes pour le cinéma, avant que Nippon Animation ne produise en 1999 un remake sous forme de long métrage totalement animé à nouveau, Gekijô-ban Maruko: Haha wo Tazunete Sanzenri (Marco : 3 000 lieues en quête de mère - Version cinéma), réalisé par Kôzô Kusuba et pour laquelle la popstar Sheena Easton interprète la chanson thème Carry a Dream.

Affiche et images du remake de 1999.

Mais c'est sur la scène internationale que l'œuvre a marqué les esprits de manière la plus singulière. Marco a en effet été doublé dans plusieurs langues. Si la série est restée confidentielle dans le monde anglo-saxon, elle est devenue un véritable phénomène culturel dans les pays arabes et latins, tout particulièrement en Italie, en Espagne, au Portugal et en Amérique latine. L'ancrage géographique de l'intrigue entre Gênes et l'Argentine, la sensibilité du drame social et le thème universel de l'émigration ont résonné auprès du public latino-américain et méditerranéen, élevant le jeune Marco au rang d'icône télévisuelle populaire pour toute une génération.


Fiche technique

 

Les affiches du film récapitulatif sorti au cinéma en 1980
Titre 母をたずねて三千里 (Haha wo Tazunete Sanzenri)
Marco / 3 000 lieues en quête de mère
Œuvre originale Dagli Appennini alle Ande dans Cuore de Edmondo de Amicis
Réalisation Isao Takahata
Scénario Kazuo Fukazawa
Storyboard Isao Takahata (#1, 2, 4, 5, 7), Seiji Okuda, Yoshio Kuroda, Yoshiyuki Tomino
Layout et conception scénique Hayao Miyazaki
Directeur artistique Takamura Mukuo
Character design Yôichi Kotabe
Directeurs de l'animation Yôichi Kotabe, Reiko Okuyama
Directeur de la photographie Keishichi Kuroki
Musique Kôichi Sakata
Chansons de générique Générique de début : Paroles de Kazuo Fukazawa et composition de Kôichi Sakata
Générique de fin : Paroles d'Isao Takahta et composition de Kôichi Sakata
Directeur du son Yasuo Uragami
Producteur exécutif Kôichi Motohashi
Production Nippon Animation
Nombre d'épisodes 52
Dates de diffusion au Japon Du 4 janvier au 26 décembre 1976