Topcraft : Nausicaä, dissolution
et naissance de Ghibli

Contexte de la rencontre avec Takahata et Miyazaki

Au début de l'année 1983, l'industrie de l'animation télévisée à Tokyo souffre de surchauffe. Avec près de soixante-dix séries en cours de fabrication simultanée, les grands studios historiques affichent complet. De son côté, Hayao Miyazaki vient de publier avec succès les premiers chapitres de son manga Nausicaä de la Vallée du Vent dans la revue Animage. L'éditeur Tokuma Shoten décide de financer une adaptation cinématographique, mais ne dispose pas d'infrastructures d'animation internes. Nommé producteur exécutif du film, Isao Takahata se voit confier la mission de trouver le studio idéal pour fabriquer cette œuvre exigeante.

Takahata écarte les grandes structures industrielles et se tourne très vite vers Topcraft et son président Tōru Hara. Ce choix repose sur des arguments décisifs : dix ans de collaboration avec Rankin/Bass ont donné à Topcraft une maîtrise inégalée de la fantasy, des décors complexes et du maniement de la caméra multiplane, dont le studio possède un exemplaire depuis 1976. De plus, Topcraft est l'un des rares studios indépendants de Tokyo capable de prendre en charge l'ensemble de la chaîne de fabrication d'un long-métrage avec une autonomie technique totale. Enfin, une confiance historique lie Takahata et Miyazaki à Tōru Hara depuis l'aventure de Horus. Convaincu par cette analyse, Hayao Miyazaki s'installe dans les locaux de Topcraft à Kōenji pour réaliser son premier grand chef-d'œuvre personnel.

L'équipe du film Nausicaä. © Animage

Une production intensive

La production de Nausicaä de la Vallée du Vent s'étale sur neuf mois d'une intensité extrême. Une équipe d'élite est constituée sous la supervision de Kazuo Komatsubara pour le character design et l'animation. Les piliers de Topcraft, au premier rang desquels Kazuyuki Kobayashi et Tadakatsu Yoshida, prennent en charge les séquences d'action les plus complexes et le mouvement impressionnant des Ohmus. Ils sont épaulés par de grands animateurs indépendants invités par Takahata, comme Yoshinori Kanada et Yōichi Kotabe, ainsi que par de jeunes prodiges prometteurs tels que Hideaki Anno, qui dessine l'altération spectaculaire du Dieu Géant, et Mahiro Maeda. La direction artistique de Mitsuki Nakamura et les choix chromatiques de Fukuo Suzuki insufflent au film une identité visuelle saisissante. Sorti le 11 mars 1984, le film rencontre un succès critique et public retentissant, attirant près d'un million de spectateurs et démontrant qu'un long-métrage d'auteur exigeant peut s'imposer au box-office.

Au lendemain de ce triomphe, Topcraft honore ses derniers engagements contractuels, réalisant entre 1984 et 1985 la série pour enfants Koala Boy Kokki et apportant son concours à l'épisode 24 de Sherlock Holmes. Mais en coulisses, l'avenir du studio se réinvente. Tokuma Shoten, Hayao Miyazaki, Isao Takahata et Tōru Hara font le constat que le modèle de la sous-traitance internationale n'est plus en adéquation avec les ambitions créatives nées de Nausicaä. Il apparaît nécessaire de fonder un studio dédié exclusivement à la création de longs-métrages de cinéma d'auteur de haute qualité graphique.

Le fin de Topcraft et la naissance du studio Ghibli

Le 15 juin 1985, le studio Topcraft dépose le bilan et la marque cesse officiellement ses activités sous sa dénomination d'origine. Les actifs du studio, ses locaux de Kōenji et une partie de son personnel sont rachetés et restructurés pour donner naissance au Studio Ghibli. Tōru Hara devient le tout premier président exécutif (Managing Director) de Ghibli, tandis que Hayao Miyazaki et Isao Takahata prennent la direction artistique, épaulés par Toshio Suzuki à la promotion.

Tōru Hara à son arrivée au studio Ghibli. © @KiharaHirokatsu

Toutefois, cette métamorphose s'accompagne d'une rupture humaine et contractuelle importante. Pour financer des longs-métrages ambitieux sans couler la jeune entreprise, la direction adopte la doctrine managériale dite "Triple A" (High Cost, High Risk, High Return). Les artistes ne sont plus mensualisés comme à l'époque des grands studios, mais rémunérés principalement au rendement, au dessin réalisé. Face à ces conditions de travail rigoureuses et à l'exigence maniaque de Hayao Miyazaki, une grande partie des animateurs historiques de Topcraft fait le choix de ne pas rejoindre l'aventure Ghibli. Tsuguyuki Kubo, Tadakatsu Yoshida et Minoru Nishida partent fondre Pacific Animation Corporation (PAC) pour continuer à collaborer avec Rankin/Bass sur des séries comme Cosmocats (Thundercats). Katsuhisa Yamada rejoint le studio Madhouse, tandis que Kiyoshi Sakai et Kazuyuki Kobayashi se tournent vers le studio Gallop.

L’héritage Topcraft et départ de Tōru Hara

Malgré ces départs, l'ADN technique de Topcraft irrigue directement les premiers chefs-d'œuvre du Studio Ghibli. Pour Le Château dans le ciel (1986), Takahata et Miyazaki rappellent plusieurs anciens de Topcraft, notamment Kazuyuki Kobayashi, Megumi Kagawa, Mahiro Maeda, Tadashi Fukuda et la coloriste Michiyo Yasuda. Sur Le Tombeau des lucioles (1988), Tōru Hara réunit d'anciens animateurs clés du studio comme Noboru Takano et Masuji Kigami. Sur Mon voisin Totoro (1988), les arrière-plans poétiques de la campagne japonaise sont peints par Hidetoshi Kaneko, l'un des directeurs artistiques historiques de The Hobbit.

L'ère de transition s'achève définitivement en 1991 avec le départ de Tōru Hara. Après le succès colossal de Kiki la petite sorcière en 1989, la direction de Ghibli décide de rompre avec le travail à la tâche pour mensualiser l'ensemble de ses équipes et construire un studio sur mesure à Koganei. Tōru Hara, formé aux réalités économiques précaires de l'animation des années 1970 et partisan d'une gestion prudente, s'oppose à cet investissement financier lourd qu'il juge trop risqué pour une structure ne produisant qu'un film tous les deux ans. En désaccord avec la vision défendue par Miyazaki et Toshio Suzuki, Tōru Hara démissionne de son poste de président en 1991. Son départ marque la fin définitive de l'ère de l'artisanat itinérant hérité de Topcraft, cédant la place à l'institution permanente du Studio Ghibli.