Mis à jour : dimanche 14 mars 2021

La chasse au logement

Résumé

Fuki, jeune citadine pleine d’ardeur, décide un jour de partir à la recherche d’une nouvelle maison à la campagne. Elle emballe toutes ses affaires dans un grand sac à dos et prend la route. Après avoir traversée la ville embouteillée, elle trouve une statue de jizô sur un vieux chemin étroit. En échange de son passage, Fuki y dépose une pomme en offrande.
Son chemin sera ensuite ponctué de biens étranges rencontres : Nurari-hyôtan, le gardien de la rivière, Ushi-oni, le gardien du sanctuaire, et encore bien d’autres créatures étranges, toutes manifestations de la nature...

Note d’intention par Hayao Miyazaki

« Le japonais que nous parlons tous les jours comporte de nombreux mots, ou onomatopées, qui représentent le mouvement ou la forme des choses. Tels que fuwa fuwa, puku puku, waku waku, nuru nuru, gunyo gunyo ou guzu guzu.

Il y a aussi de nombreux mots qui représentent des sons : gohn, dokaan, boki, zabun, pisha ou poton. De tels mots sont une caractéristique de la langue japonaise.

Il y a longtemps, j’ai réalisé un film nommé Nausicaä de la Vallée du Vent. Sur l’e-konte (storyboard), pour indiquer comment les larves des insectes géants, appelés Ômu, étaient censées se déplacer, j’ai voulu écrire des mots à effets sonores tels que piki piki ou sawa sawa. Et bien sûr, parmi le personnel de Ghibli, ça a créé un gros problème quand nous en sommes arrivés au moment où nous avons eu besoin de parler des effets sonores réels à utiliser.

Dans mon esprit, par exemple, si nous représentions un bébé Ômu se déplaçant à l’aide de ses nombreuses jambes, avec un mélange de sons de jambes en mouvement, tels que shaka shaka ou zawa zawa, il y aurait aussi des sons comme pikki pikki qui pourraient être interprétés, soit comme le cri de l'insecte, ou le bruit des plaques rigides de sa carapace qui claquent les unes contre les autres.

J'ai essayé d'expliquer toutes ces choses à la personne en charge de la création des effets sonores. Mais shaka shaka et zawa zawa sont des mots qui indiquent l'état de quelque chose plutôt que des sons réels, de sorte que, même si j'avais une idée claire de ce que ces sons devaient être, il était difficile de connecter cette idée à de vrais sons.

Plus j'essayais d'expliquer les choses - décrire le mélange du son du bois séché associé avec les bruits de petites brindilles, d’os, et de carapaces de crevettes qui craquent et qui cassent - plus je devenais moi-même confus. Au final, j’en suis arrivé à souhaiter pouvoir écrire les mots pour les sons, dans un mode piki piki (NDT : dans les animes ou mangas, indique le mouvement compulsif des sourcils et des yeux et l’apparition d’une veine sous la peau sous l’effet de la colère – Miyazaki veut certainement dire ici de placer les mots prêt du visage des personnages), directement dans le film lui-même.

Bien sûr, il y a toujours le danger que le public puisse être confus et décroche en voyant des caractères japonais apparaitre à l'écran sous forme d'images. Voilà donc comment j’en suis arrivé à l'idée d'utiliser du texte plutôt que des effets sonores réels tout au long d'un film. Bien sûr, si nous l'avions fait, lorsque les mots seraient apparus sur l'écran, les gens qui ne comprennent pas le japonais auraient pu avoir un problème. Mais de par mon expérience avec le manga, j’ai toujours pensé que les caractères japonais ou le texte peuvent être aussi vus comme des dessins, et qu'ils peuvent être significatifs dans l’impression générale de ce qui se trouve sur la page.

Lorsque les enfants dessinent, ils vocalisent tous (ou presque tous) les sons, et créent toute la musique, les effets sonores et les dialogues. Donc, il me semblait qu'il n’y avait aucune raison à ce que nous ne fassions pas la même chose dans un film, en utilisant des voix. Nous pourrions utiliser des voix pour la musique et même les effets sonores. Et cela semblait tout à coup régler la question pour moi. Voilà donc comment La chasse au logement a commencé.

La chasse au logement propose le texte, ou des caractères sur l'écran. Et tous les dialogues, la musique et les sons, sont vocalisés par Tamori et Akiko Yano. »

Hayao Miyazaki, 1er janvier 2006

Cliquez pour lire la note d’intention préliminaire du court métrage
dessinée par Hayao Miyazaki.

Création du film

Pour La chasse au logement, Hayao Miyazaki s’entoure de noms connus du studio Ghibli. On notera ainsi la présence de Katsuya Kondô au poste de directeur de l’animation et de Michiyo Yasuda, chef coloriste de la quasi-totalité des films du studio. Précédemment collaborateur sur Porco Rosso, Le Royaume des chats et Ghiblies - Episode 2, c’est Makoto Sumiya qui se charge de l’atypique bande sonore du court métrage.

Celle-ci, à en effet comme particularité de ne comporter que très peu de paroles. En outre, tous les sons (musiques et bruitages) sont entièrement réalisés par des voix humaines pour donner ainsi à la bande-son un côté singulier et vivant. Ils ont tous été exécutés par la star comique Tamori (dont certains des sketches les plus connus des Japonais sont déjà fondés sur ses performances d’imitateur) et la pianiste, chanteuse et compositrice, Akiko Yano, qui avait déjà composé la bande originale du film Mes voisins les Yamada pour le studio Ghibli.

De plus, et un peu comme si le spectateur observait la vignette d’une bande dessinée, le film a également comme parti pris esthétique de montrer et d’animer ces bruitages à l’écran, en les représentants sous forme d’onomatopées, tout autour des personnages. Avec ce principe, Miyazaki a voulu mettre en évidence l’une des caractéristiques et des richesses de la langue japonaise pour son utilisation massive des onomatopées pour exprimer un son, une action, ou même un état.

Quelques exemples couramment utilisés au Japon et que Miyazaki mentionne un peu plus haut, dans sa note d’intention

  • Fuwa fuwa : description d’un objet doux et mou comme un nuage.
  • Zabun : bruit de l’éclaboussure d’une vague.
  • Sawa sawa : manifestation sonore du vent, passage de l’air dans la végétation.

Un nouvel hommage à la pensée animiste

Pour Hayao Miyazaki, si l’utilisation des onomatopées est l’une des caractéristiques du japonais, croire qu’un esprit habite en toute chose en est une de la culture japonaise. Il s’agit de la pensée animiste, d’où découle le shintoïsme, la religion primitive japonaise.

« J’en suis arrivé à l'histoire à un moment complètement différent. Si l'une des caractéristiques de la langue japonaise est de comporter énormément de mots qui indiquent des sons, l'une des caractéristiques des Japonais est sûrement qu'ils pensent que les rivières, les montagnes et les forêts sont vivantes, et même leurs propres maisons. Où, peut-être, devrais-je dire, par le passé. Parce qu’aujourd'hui, même les Japonais semblent avoir perdu la majeure partie de cette capacité à détecter ces choses. Mais, si vous remontez assez loin dans la civilisation humaine, je pense que tous les peuples, à un certain moment, ont pensé que des esprits habitaient dans le ciel, les nuages, la terre et les étoiles - même dans la roches, les herbes et les arbres.

À un certain moment de l’histoire, les caractères et les alphabets ont été inventés, puis les sutras, la Bible, le Coran, et ainsi de suite, sont apparus et ont commencé à former la base de la vie des gens. Après cela, disent certains, que l'idée que des esprits habitent presque toute chose a disparu. Mais les japonais semblent être une exception, l’exemple d'un groupe ethnique qui a longtemps continué à garder cette sensibilité ou mode de pensée plus primitive. Même-moi, quand j’ai commencé à m’intéresser à cette façon de penser et cette sensibilité, j’ai réalisé que quelque chose d'ancien coule encore fortement dans mes veines.

Je suis beaucoup plus attiré par l'idée de préserver les forêts et maintenir les rivières propres, non pas pour le bien de l'homme, mais parce qu'elles sont elles-mêmes vivantes. Et je crois que les jeunes enfants le comprennent intuitivement mieux que les adultes. Mes propres enfants sont un bon exemple, parce que quand il fut venu le temps de remplacer notre vieille baignoire qui fuyait, tous les deux m’ont dit qu'ils « se sentaient désolés pour elle. » Et c’est probablement parce qu'ils estimaient que la vieille baignoire avait une sorte de conscience, quelque chose comme une âme. J'ai essayé de les calmer en les mettant dans la vieille baignoire vide et en prenant une photo souvenir d'eux dedans, et ce fut une expérience émouvante pour moi. »

Pour ce film, Miyazaki souhaitait avant tout raconter une histoire avec une fillette pleine de vie, qui part en voyage pour trouver une nouvelle maison, tout en ayant une fois de plus comme sous-texte que des esprits vivent en toute chose. C’est ainsi que le film est marqué à plusieurs reprises par le gimmick de Fuki joignant ses mains et s’inclinant devant des symboles de la nature.

« Sur la base de cette sensibilité ancienne et façon de penser, j’ai décidé que je voulais faire un film sur une fille très courageuse qui part à la recherche d'une nouvelle maison. La rivière, les champs et l'ancien sanctuaire shinto ont été oubliés et se sentent probablement désespérés. Aussi, lorsque la jeune fille apparaît, leurs esprits révèlent leurs formes. La jeune fille n'a pas peur du tout et continue son chemin, leur dit bonjour et les remercie. Avec ce type d'approche, j’espère avoir fait un film où tout le monde se sentira de plus en plus vivant.

Bien sûr, je ne savais pas quel genre de voix la rivière ou les esprits du sanctuaire utiliseraient pour nous parler. J’ai senti, cependant, que nous aurions vraiment besoin de quelque chose comme les mots sonores japonais nuraa, zowaa ou sawa sawa.

Ainsi, avec cette idée que la vie existe dans tout, et après avoir trouvé de merveilleux talents vocaux comme Tamori et Akiko Yano, nous avons été en mesure de créer le film que vous allez voir, La chasse au logement. J’espère que vous l’apprécierez. »

Un dernier mot sur Fuki, la jeune héroïne du film. Avec cette fillette rousse à couettes au caractère volontaire, Miyazaki revisite tout un pan de sa filmographie. Fuki pourrait parfaitement être la grande sœur de Mimiko, dans Panda, petit panda, réalisés au début des années 70, ou de Fifi Brindacier, projet d’adaptation abandonné plus antérieur encore, émanant des deux moyens métrages.

L’enregistrement de la bande son

C’est à l’ingénieur du son Makoto Sumiya qu’est revenue la tâche de créer la bande sonore du film, uniquement avec la voix humaine. Les idées de Hayao Miyazaki ont considérablement accru ses difficultés et remis en question sa façon de travailler. C’est ainsi, lors de la pré-production du court métrage, que Miyazaki lui a expliqué que ce serait peut-être plus intéressant de ne pas lire les syllabaires et idéogrammes qui composent la langue japonais à l’écran, mais de les entendre les lire.

De nos jours, pour un film, les dialogues, les effets sonores et la musique, sont traditionnellement travaillés indépendamment puis mixés numériquement plus tard, et Sumiya pensait tout naturellement enregistrer une par une les prestations des acteurs afin de faciliter ensuite son travail de mixage. Mais le jour de l’enregistrement, Miyazaki lui a demandé d’enregistrer les voix des acteurs en même temps. Dans un premier temps, ils ont donc réuni Akiko Yano et Tamori pour une séance d’enregistrement test. La joute verbale des deux doubleurs était très intéressante et extrêmement drôle, ce qui les a conforté dans l’idée d’opter pour cette façon de procéder.

L’enregistrement en lui-même a été divisé en quatre sessions, découpant le film en autant de morceaux. Miyazaki et Sumiya ont demandé aux deux doubleurs de ne pas trop regarder tout ce qui était écrit à l’écran, préférant l’improvisation et garder intacte toute leur spontanéité. Chaque session n’a comporté que trois prises, la première étant souvent parfaite.

En dissonance avec la bande son du film, Miyazaki souhaitait aussi mettre un motif un peu plus musical au début et à la fin du film. C’est le fredonnement de Fuki, doublée par Yano, qui a été gardé. Cette dernière ne participe pas seulement au doublage de la voix du personnage principal, mais aussi à celui des insectes, jusqu’au bruitage des râmen (nouilles japonaises très populaire). Comme pour Mei et le chaton-bus, Miyazaki, lui-même, s’est à nouveau improvisé doubleur, en interprétant le bruit de la voiture au début du film.

L'animation

La chasse au logement n’est pas un court métrage à l’histoire complexe et ses dessins se devaient donc d’être simples. Katsuya Kondô, le directeur de l’animation, a surtout veillé à avoir en permanence des éléments et des personnages qui bougent à l’écran pour que le film soit vif et joyeux. Sur ce film, Kondô estime qu'il est un peu revenu à la base de l’animation, avec ce que ce travail propose de plus intéressant quand on est animateur, mais aussi, en même temps, de plus difficile. Il a donc veillé a avoir des mouvements plus décomposés et exagérés qu'a l'accoutumé. Il a demandé à ses animateurs d’aller dans ce sens. Et même si ils ont bien compris ce qu'il voulait, malgré tout, son plus grand travail sur le film fut de modifier encore les dessins en fonction des exigences de Hayao Miyazaki.

L’autre grande question qui s’est posée a lui sur le film, fut de savoir comment ils allaient intégrer et animer les onomatopées, incarnation des sons à l'écran. Miyazaki voulait les traiter comme un objet et a proposé de les coller tout autour des personnages et de les faire bouger avec eux à l’écran. Kondô pensait plutôt qu’elles devaient décrire l’ambiance et voulait plutôt les mettre dans le décor.

Dans certains cas précis, c’est l’organisation des mouvements des éléments qui a posé problème. Lors de la séquence où Fuki est entourée d’insectes, le timing entre les éléments fut très difficile à gérer. Il a nécessité beaucoup de tests, mais aussi d’intuition, afin de trouver le bon rythme pour faire bouger les dessins. Quand l’équipe s’est occupée de l’animation de ces plans, c’est finalement Fuki qui a d’abord bougé, puis les insectes tout autour d’elle, et enfin les onomatopées, avec un léger décalage. Sans cette hiérarchie, la séquence aurait été moins gaie.

Crédits

Titre やどさがし (Yadosagashi)
House Hunting / La chasse au logement
Histoire originale, scénario, réalisation Hayao Miyazaki
Character design, directeur de l'animation Katsuya Kondô
Directrice artistique Sayaka Hirahara
Contrôle de l’animation Hitomi Tateno
Couleurs Michiyo Yasuda
Directeur de la photographie Atsushi Okui
Ingénieur du son Makoto Sumiya
Doublage Akiko Yano et Tamori
Producteur Toshio Suzuki
Production Studio Ghibli
Date de sortie 3 janvier 2006
Durée 12 minutes 11 secondes


Le court métrage La chasse au logement a également été projeté dans le cadre du Festival JapanNYC, au Carnegie Hall à New York, le 26 mars de 2011.


Sources : fascicule du court métrage La chasse au logement - Turning Point: 1997-2008 par Hayao Miyazaki
Remerciements : merci à Yasuka Takeda pour les traductions