Mis à jour : jeudi 27 octobre 2022

Heidi : Production

Les origines de la série

Deux projets d’adaptation datant de la fin des années 60 sont à l’origine de la naissance de la série TV Heidi. Le premier germe en 1967 dans l’esprit de Shigeto Takahashi, fondateur du studio Zuiyô Eizô (qui deviendra par la suite Nippon Animation) et futur producteur de la série, puis de son remontage en long métrage.

Le studio TCJ (aujourd'hui Aiken) a le même projet et va plus loin en produisant un pilote. En 5 minutes, celui-ci retrace rapidement les principaux éléments du premier roman paru en 1880 et s'arrête avec le retour de Heidi dans les Alpes. Il ne couvre pas le second roman de 1881 et le voyage de Clara dans les Alpes qu’Isao Takahata choisira lui d’adapter.

Ce projet est finalement abandonné et laisse les coudées franches au producteur Takahashi pour son adaptation. Dans les souvenirs du superviseur des scénarios de la série Isao Matsuki, c’est le 28 février 1971 qu’il lui soumettra l'idée pour la première fois. En authentique amoureux du texte, le producteur aura relu plusieurs fois le texte original avant cela.

C’est Yasuo Ôtsuka qui recommande Isao Takahata au producteur Takahashi qu’il connaît depuis la production de la série TV Moomin (1969). Il propose de convaincre le réalisateur de rejoindre Zuiyô à la condition que le producteur lui accorder le meilleur traitement possible et accepte de lui verser un salaire approprié.

La production de la série est l'occasion de reformer autour de Takahata la même équipe qui avait œuvré sur le film de la Tôei Horus, prince du soleil. À l'exception d’Ôtsuka, on retrouve donc Yôichi Kotabe et Hayao Miyazaki aux postes principaux de la série, ainsi que l’un de leurs principaux mentors, Yasuji Mori, qui viendra brièvement les épauler en tout début de pré-production puis de production.

Entre Horus, prince du soleil et Heidi, Takahata, Miyazaki et Kotabe ont commencé à trouver une voie qui leur est propre au travers de nouvelles collaborations. La première est le projet d’adaptation de Fifi Brindacier d’Astrid Lindgren en 1971. Celui-ci ne se fera pas mais plusieurs idées de pré-production seront ensuite réutilisées pour les deux moyens métrages Panda, petit panda, conçus entre 1972 et 1973. Ces deux projets ont déjà en commun une exploration du quotidien et une animation détaillée et réaliste dans tous les gestes de la vie ordinaire. Cette voie allait pleinement commencer à s'épanouir dans Heidi, Takahata s'étant justement rendu compte que ces différents travaux correspondaient parfaitement à ce que Takahashi voulait faire avec Heidi : une série animée de qualité qui irait au-delà du simple divertissement et constituerait une œuvre qui marquerait de façon significative les enfants, notamment en décrivant avec finesse et authenticité les joies, les peines et les petit bonheurs de la vie réelle.

Takahata se met rapidement au travail pour adapter Heidi. Il relit lui aussi les romans originaux et produit ce qui sera un second film pilote dans le but d'adapter le texte de Johanna Spyri. Yasuji Mori, déjà accaparé sur la série TV Les contes de la forêt verte (Yama Nezumi Rokkii Chakku, 1973) à cette époque trouve le temps de collaborer avec Takahata sur les storyboard. Il s'occupera également de la création des personnages et dirigera l'animation. Dans ce film, le personnage de Heidi porte des couettes, il est alors complètement différent de celui avec ses cheveux courts que créera ensuite Yôichi Kotabe pour la série TV.

Repérages

Du 16 ou 25 juillet 1973, Isao Takahata, Hayao Miyazaki, Yôichi Kotabe et le producteur Junzô Nakajima, se rendent en repérage à Zurich et Maienfeld, en Suisse, et à Francfort, en Allemagne, pour s'imprégner de la vie locale et multiplier photos et les croquis préparatoires de décors, mais aussi de personnages, en prenant pour modèle la population locale. Ils visiterons également le musée Spyri à Zurich, où ils ont découvriront le travail de l'artiste suisse Martha Pfannenschmid, célèbre pour ses illustrations des romans originaux de Heidi. Le compositeur Takeo Watanabe fera lui le voyage en solitaire pour découvrir la musique folklorique locale, qui jouera un rôle important dans la bande originale de la série et notamment dans son fameux générique de début Oshiete (Apprends-moi).

Francfort

Si le directeur artistique Masahiro Ioka ne fera pas partie du voyage, il réussira néanmoins à restituer la grandeur et l'effervescence de Francfort. C'est notamment à l'occasion de 2 escapades (épisodes 22 et 26) que Heidi fait l'expérience de cette ville. Pour le spectateur, c'est l'occasion de découvrir des décors d'un grand intérêt documentaire, en particulier lorsque Heidi s'aventure dans un lavoir municipal, uniquement fréquenté par des femmes. Au détour d'une rue, Heidi croise également une machine à vapeur toute droit sortie d'un (futur) épisode de Conan, le fils du futur ou de Sherlock Holmes.

Le repérage peut sembler courant de nos jours, surtout pour les familiers des techniques de production des longs métrages du studio Ghibli ou de Disney, mais à cette époque, cette pratique était encore rare, plus encore dans le cadre de la production d’une série d'animation prévue pour la télévision. Ce déplacement à l’étranger n’était pas un caprice de la part de Takahata et amorçait le souci de crédibilité et de réalisme dans le reste de son œuvre.

Heidi est l'adaptation d'un roman qui prend ses racines en Europe et Takahata est conscient que le regard qu'il va porter dessus sera celui d’un Japonais qui risque de se transformer en image d'Épinal. Le souci premier du réalisateur était de proposer aux spectateurs japonais une représentation juste de la vie dans les Alpes. Si en tombant sur sa série, les locaux ne ressentaient pas trop de décalage avec leur vraie vie, alors son objectif serait atteint. La vie dans les Alpes n'est pas facile et ses habitants ont une très longue histoire, pétrie de coutumes et de traditions, difficilement compréhensibles pour un Japonais, et Takahata se devait de les respecter. Le réalisateur a expliqué qu'il avait vu beaucoup trop de scènes de films étrangers se passant au Japon dans lesquelles des Japonais marchaient sur un tatami avec leurs chaussures. Et il ne voulait pas reproduire ce genre d'ineptie pour sa série.

En voulant respecter un mode de vie qui leur est éloigné, Takahata et son équipe se heurtent à certains obstacles. Le principal réside dans la description de la vie de l'oncle de l'Alpe. Dans les romans et la série, le grand-père de Heidi est hors des coutumes et de la religion des habitants des Alpes, il mène une vie isolée. La production aurait pu prendre des libertés avec ce personnage, mais l'équipe, soucieuse de réalisme, s'est demandée s'il était possible de vivre seul dans les Alpes, au milieu des chèvres et d'une nature difficile. Pour que son mode de vie soit réaliste, ils inventent donc le quotidien de l'oncle de l'Alpe. Il fabrique ainsi tous les outils de sa vie quotidienne avec du bois. Mais ils s’aperçoivent que c’est encore insuffisant pour subsister. Finalement, pour couper court à toutes les autres questions de survie, ils sont décideront que l'oncle de l'Alpe, en plus d'effectuer du troc avec les habitants de Dörfli, devait avoir mis de l'argent à côté quand il vivait à l'étranger.

Durant la pré-production de la série, il semble même que devant la difficulté de rendre l'univers de Heidi plausible, Takahata se soit interrogé sur la possibilité de créer une version « japonisée » de Heidi. c'est-à-dire de transposer l'intrigue des romans dans son pays, avec une Japonaise qui habiterait la campagne du Japon... Heureusement, cette idée semble avoir rapidement été écartée.

Production

En cette année 1974, que ce soit sur le fond ou sur la forme, la série Heidi établit de nouveaux standards de qualité dans le format télévisé. Mais pour cela, et de l'aveu même d’Isao Takahata, cette année fut marquée par un labeur colossal, mené sans relâche pour livrer un épisode de 22 minutes et 30 secondes durant 52 semaines.

Ce résultat, Takahata le doit en grande partie aux bouleversements qu'il avait commencé à orchestrer sur la production de Horus, prince du soleil en 1968. À nouveau, Heidi place le réalisateur comme la personne directrice du projet et garante d'une unité d'ensemble. Et pour donner corps à sa vision, il s'entoure d'une petite équipe rapprochée de collaborateurs dévoués.

Le premier est, bien entendu, Hayao Miyazaki, au poste du layout (cadrage et composition de chaque plan d'un épisode), essentiel à la qualité finale de la mise en scène.

Dessin du chalet de l'oncle de l'Alpe, réalisé par Miyazaki à l'usage des artistes qui travaillaient sur les storyboard.
Cette illustration de la maison vue de trois quart, réalisée avec minutie, est un exemple du réalisme voulu pour la série.
Jusqu'à Heidi, il était très rare de créer ce genre de document établissant un espace crédible que pouvaient ensuite utiliser les dessinateurs en référence.

Le second est Yôichi Kotabe, pour qui Takahata instaure le poste de character designer, fonction essentielle et garante de l'unité graphique des personnages tout au long de la production des épisodes.

Le troisième homme, moins connu, se nomme Masahiro Ioka, le directeur artistique de la série, et artiste réputé pour ses dessins de la nature.

Selon Takahata, si Ioka n'avait pas été là, la série serait née sous une toute autre apparence. Celui-ci était capable de comprendre comment un décor pouvait influer sur les sentiments du spectateur.
Le désir de perfection artistique que Takahata souhaitait attendre n'était pas possible dans le cadre d'une série TV et Ioka en était bien conscient. Tout au long de la production, il a néanmoins fait beaucoup de recherches personnelles pour répondre aux exigences du réalisateur.
Sa façon de travailler était la suivante : il ne demandait pas à son équipe des décors finalisés et reprenait chaque dessin ensuite. Et c'est sous ses pinceaux qu'il donnait une vie propre au dessin.

Souvenirs de production de la série Heidi en manga

Pour l'exposition temporaire Heidi : Le travail des créateurs du musée Ghibli en 2005/2006, Hayao Miyazaki s'est souvenu de l'époque de la production de la série sous forme de 2 planches de manga que nous avons traduites en français.

Cliquez pour agrandir les planches.

La diffusion de la série

Heidi à la TV japonaise

Au Japon, la série Heidi a été diffusée tous les dimanches, de 19 h 30 à 20 h sur la chaîne privée Fuji TV. La diffusion débute le 6 janvier 1974. À l'époque, les séries d'animations diffusées sont, soit des séries fantastiques ou de S.F. pour les adolescents comme Shinzô Ningen Kyashân (Casshern) ou Gettâ Robo (Getter Robo), soit des séries mignonnes et inoffensives pour les plus petits comme Konchû Monogatari: Shin Minashigo Hatchi (Le petit prince orphelin). Fuji TV ne croit alors pas au succès de Heidi et pense qu'il sera difficile d'obtenir un succès public avec une série sérieuse, voire dramatique. Personne n'imagine alors que la vie d'une petite fille dans les Alpes puisse avoir du succès. Et pourtant, il sera immédiat.

À la grande surprise du diffuseur, dès le premier épisode et jusqu'à la fin de la série, l'audimat ne cessera d'augmenter. Non seulement chez les enfants mais aussi chez les adultes. En automne 1974, la diffusion de la célèbre série Uchû Senkan Yamato (Yamato) débute sur le même créneau horaire. Cependant, il faudra attendre la disparition de Heidi de l'antenne pour qu'elle commence véritablement à avoir du succès. Malgré une production chaotique et harassante, ce triomphe permettra la création de Nippon Animation et de ce qui s'appellera bientôt les cycles annuels des World Masterpiece Theater.

Quatre ans après la diffusion de Heidi, un projet de film, adapté de la série, est mis en chantier. En mars 1979, un film de 97 minutes voit le jour. Il est réalisé par Sumiko Nakao. Le film est en fait un travail de remontage de la pellicule ainsi que de redoublage de la série d'Isao Takahata.

De nos jours, la série Heidi est toujours aussi populaire au Japon. Entre autres, un site officiel continue d'être mis à jour. Auprès des fans d'animation, la série fait toujours l'objet d'un culte très vivace. Il est notamment du à une rareté des cellulos originaux, leur quasi-totalité ayant été perdue par Zuiyô Eizô à la fin de la production de la série alors qu'ils auraient dû être archivés. C'est ainsi que pour la production du film, et notamment pour la publicité l'entourant (affichages et pamphlets), on été recréés des dessins originaux. À la sortie du film en salles, les affiches ont été très recherchées et sont souvent dérobées dans la rue par les collectionneurs les plus fanatiques.

Heidi à la TV française et en Europe

En France, les premiers épisodes de Heidi ont été diffusés de manière chaotique sur TF1 en décembre 1979. Il faudra attendre la toute fin de l'année 1980 pour que la série devienne vraiment hebdomadaire. Elle est rediffusée beaucoup moins souvent que dans la majorité des autres pays européens. La série a également été diffusée et rediffusée régulièrement en Allemagne, en Autriche, en Espagne et en Italie. À noter que la mélodie du générique français, interprété par Danielle Licari, est la même que dans les versions allemande et italienne.

Lors de ses premières diffusions en Europe, Heidi avait été sévèrement critiquée pour ses « dessins affreux » et son « horrible animation » qui avait été comparée à celle des long métrages de Disney... En outre, les détracteurs de la série pensaient que les Japonais avaient choisi une histoire se déroulant en Europe pour des raisons marketing, afin de mieux pénétrer notre marché...